En Avant, fantasy & cie [Critique]

Le studio à la lampe se laisse tenter par l’heroic fantasy avec En Avant, récit magique qui, sans atteindre des sommets, emploie le genre de la bonne manière.
Dans la banlieue d’un univers imaginaire, deux frères elfes se lancent dans une quête extraordinaire pour découvrir s’il reste encore un peu de magie dans le monde.
Rien, dans le curriculum de Dan Scanlon, ne laissait présager l’élaboration d’un objet tel que En Avant. Rattaché aux segments les plus anecdotiques de l’empire Pixar, artisan d’un Monstres Academy fonctionnel et sans audace, il semblait destiné à prolonger les franchises plus qu’à questionner les formes. Pourtant, avec ce vingt-deuxième long-métrage du studio, le cinéaste engage une tentative singulière : convoquer les mythes de l’heroic fantasy pour les dissoudre dans la matière tiède d’un monde contemporain, déraciné, coupé de ses légendes. Le projet, en apparence ludique, dissimule une fêlure plus large. Car En Avant n’ouvre pas seulement une voie narrative inédite dans la filmographie Pixar, il en déplace l’équilibre. À la lisière du conte et du monde pavillonnaire, dans un décor de zones commerciales et de ruelles sans histoire, il fait le portrait d’une civilisation ayant désappris à croire. Le film articule ainsi une idée forte : les mythes n’ont pas disparu, ils ont été désactivés. Scanlon construit un monde où la magie persiste, mais dans l’état d’une ruine, d’un reliquat marginal, relégué aux livres de règles ou aux graffitis de garage. Ce n’est pas la perte des pouvoirs qui importe, mais le désintérêt pour leur usage. Les elfes ne rêvent plus, les centaures se déplacent en voiture, les licornes mangent les poubelles. Le geste, en surface humoristique, pointe une lente démission civilisationnelle : le confort a remplacé l’effort, l’accélération a effacé l’épreuve et les récits fondateurs se sont dilués dans l’administration du quotidien. Là réside la véritable dystopie du long-métrage. Non dans une dictature imaginaire, mais dans la disparition progressive de toute nécessité de grandeur. La fantasy, plutôt qu’un genre, devient l’indice d’un monde perdu, dont En Avant s’emploie à exhumer les vestiges. En cela, le trajet des deux frères reconduit la possibilité même du récit héroïque, en ranimant l’idée selon laquelle la vérité d’un monde repose moins dans sa technologie que dans sa capacité à croire à ce qui le dépasse.

En superposant aux décombres du merveilleux une architecture scénaristique rigoureusement classique, le cinéaste met en place une odyssée balisée dont l’efficacité n’a d’égale que la limpidité. Le parcours des deux frères – Ian, l’adolescent anxieux, et Barley, son aîné fantasque – suit les étapes canoniques du récit initiatique, empruntant à Joseph Campbell ses figures imposées, mais ce respect du schéma cache un double mouvement. D’une part, la quête agit comme prétexte à l’émergence d’un lien contrarié, celui d’une fraternité à reconstruire. D’autre part, elle permet de reconfigurer la notion même d’héroïsme, en déplaçant le centre de gravité du pouvoir vers la relation. La progression des héros épouse ainsi une dynamique émotionnelle, où chaque épreuve dépasse la résolution d’une énigme pour convoquer une forme d’intimité refoulée, une tendresse empêchée. Ce n’est pas l’accomplissement individuel qui est recherché, mais la reconstitution d’un lien mutilé par l’absence. Le miracle Pixar, souvent, réside moins dans les histoires que dans leur matérialisation. En Avant, sans jamais atteindre les sommets plastiques d’un Toy Story 4 ou d’un Wall-E, cultive pourtant une forme de tenue formelle, un goût du détail et une science du découpage qui suffisent à l’extraire du tout-venant. La lumière effleure les matières comme un souvenir, les textures conjuguent le fantastique à l’ordinaire et la mise en scène épouse le rythme intérieur des trajectoires. Rien ici ne cherche l’épate, tout tend vers l’articulation fluide entre monde tangible et surgissement magique. Le récit tient, justement, parce que l’animation ne déborde jamais son propos, mais le sculpte. Il y a là un refus de l’emphase, une humilité du trait, qui fait de ce film modeste une parenthèse sincère pour le studio à la lampe. Un conte sans grand fracas, mais qui, dans le calme de ses plans, reconduit la foi dans les puissances discrètes du cinéma d’animation.
