Toy Story 4, mélancolie plastique [Critique]

Pixar annule la magnifique conclusion de Toy Story 3 avec un quatrième opus moins ébouriffant, mais qui évite intelligemment les travers de « l’épisode de trop ».
Woody a toujours privilégié la joie et le bien-être de ses jeunes propriétaires et de ses compagnons. L’arrivée de Fourchette, un nouveau jouet qui ne veut pas en être un, met toute la petite bande en émoi. C’est le début d’une grande aventure et d’un extraordinaire voyage.
De loin, Toy Story 4 est un film effrayant. Non pas que les studios Pixar aient basculé dans l’épouvante – bien que quelques-uns de leurs courts-métrages en lorgneraient volontiers les contours. Mais davantage que n’importe quel Conjuring sorti ces dernières années, l’idée même de voir la clôture si parfaite, si définitive, de Toy Story 3 piétinée relève du cauchemar pur pour le cinéphile. D’autant que hors de la saga aux jouets, le studio à la lampe a rarement brillé dans l’exercice périlleux de la suite, déclenchée par réflexe industriel plutôt que par nécessité artistique. Pourtant, contre toute attente, le film de Josh Cooley esquive le syndrome de l’épisode « de trop » qui lui pendait au nez. Il défriche l’un des rares terrains encore vierges de la franchise : celui de la crise intérieure, des failles qui lézardent l’identité même du héros. Résolument tourné vers l’intime, ce quatrième volet évite la redite en abandonnant la formule de l’aventure collective pour se concentrer sur le shérif Woody, protagoniste relégué à la marge de ce qui constituait son quotidien. Une translation thématique s’opère alors. Il ne s’agit plus d’interroger la relation entre le jouet et l’enfant – ce lien merveilleux qui fondait l’édifice des chapitres précédents – mais de sonder le vide qui se creuse lorsque cette relation se défait, se délite. Dans ce détour, la saga quitte le territoire du merveilleux enfantin pour glisser vers celui du désenchantement adulte, terrain autrement plus meurtri. Que reste-t-il d’un jouet quand l’enfant a changé, quand le sens de son existence ne répond plus à aucun usage, à aucune fonction ? Cette question, brutale, hante chaque plan. Ce déséquilibre fonde tout le projet. Au lieu de restaurer une hiérarchie rassurante, de refermer proprement le couvercle de la boîte, le long-métrage d’animation préfère arpenter des zones de flottement, ces no man’s land où l’attachement se mue en dépendance, où la loyauté devient solitude. Le quatrième Toy Story puise précisément sa légitimité par là : en refusant la pure nostalgie au profit d’une désillusion lucide, presque cruelle. Un parti pris qui tranche avec la complétude attendue et fait du film une anomalie nécessaire dans son propre univers.

Le choix de recentrer l’intrigue autour d’un seul visage – fût-il de plastique – amène forcément son lot de conséquences déroutantes. Les personnages secondaires s’évaporent quasi-totalement de l’intrigue, leurs voix ravalées à quelques lignes dispersées. Mais cette mise à l’écart ne relève pas de la négligence. Elle se justifie pleinement par le principe d’errance autour duquel s’articule l’opus dans son entièreté. Pensé comme une traversée solitaire, un chemin où le relationnel déraille et se fissure, le film voit Buzz l’Éclair et le reste de la troupe reculer pour mieux imager l’isolement du héros. Le centre de gravité s’est simplement déplacé. Tout, dans l’agencement nouveau de ce quatrième épisode, reflète ce basculement fondateur. Le monde s’est rétréci, certes, mais ses interstices se sont chargés d’une densité inédite. Une fête foraine à demi éteinte, avec ses enseignes clignotantes qui crépitent dans la nuit et ses lots suspendus comme des promesses fanées. Une boutique d’antiquités encombrée d’objets désaccordés, relégués dans des recoins où le temps semble s’être figé, pris dans l’ambre de l’oubli. Ces lieux n’existent pas pour nourrir une quelconque tension dramatique – celle qui propulsait les opus précédents vers l’avant – mais pour imposer un tempo, une atmosphère, une mémoire qui imprègne le plan. La mise en scène de Josh Cooley, d’une précision maniaque, compose un espace affectif plutôt qu’un simple terrain de jeu. Une poussière qui se soulève dans un rai de lumière, un reflet fantomatique sur une vitrine poussiéreuse, la diffraction d’un rayon sur le plastique d’un chapeau de shérif : tout vibre ici d’un passé latent, d’une présence spectrale. Ce que Cooley enregistre, à travers cette architecture signifiante et grâce à une animation toute-puissante – Pixar n’a jamais poussé si loin le photoréalisme de ses textures –, relève d’un cinéma de l’éveil. Ce moment précis où la fiction prend conscience d’elle-même, de son âge accumulé et de ses fractures apparentes. Toy Story 4 n’impose ni rupture brutale, ni apothéose triomphale. Cette conclusion – temporaire ? définitive ? – laisse filtrer un murmure, celui d’une époque qui s’éloigne dans le rétroviseur, d’un attachement qui se délite avec une élégance résignée. Et tout s’éteint doucement, progressivement, dans la clarté tremblante d’un dernier regard échangé. Un adieu qui n’ose pas dire son nom.
