The Dead Don’t Die, zombie rime avec ennui [Critique]

Jim Jarmusch investit la comédie de zombie, terrain de jeu à la mode, avec un long-métrage non dénué de qualités mais tristement oubliable.
Dans la petite ville de Centerville, quelque chose cloche. Personne ne sait vraiment pourquoi et personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur l’endroit : les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants.
Jim Jarmusch n’est certes pas le premier à se frotter au film de zombies, genre déjà épuisé par des décennies de déclinaisons plus ou moins inspirées, mais il est probablement le seul à s’y adonner avec une telle apathie revendiquée, une mollesse érigée en principe esthétique. L’attente était pourtant à son comble lors de l’annonce du projet : casting d’exception bardé de noms qui font frémir les cinéphiles, ouverture en grande pompe sur la Croisette, et surtout la présence derrière la caméra de ce même réalisateur qui avait su métamorphoser le film de vampires en élégie crépusculaire avec l’envoûtant Only Lovers Left Alive. De quoi espérer que Jarmusch opère une fois de plus sa magie, qu’il insuffle au mort-vivant cette mélancolie nocturne qui imprégnait ses amants éternels. Mais The Dead Don’t Die ne tient aucune de ces promesses et s’apparente davantage à une divagation molle, vaguement satirique, dont la fausse désinvolture finit par exaspérer davantage qu’elle ne séduit. La première moitié du long-métrage donne immédiatement le ton, ou plutôt l’absence de ton : enchaînement de scènes mécaniques qui s’empilent sans nécessité narrative, dialogues éteints prononcés par des personnages qui semblent eux-mêmes conscients de leur inutilité, gags poussifs qui retombent comme des soufflés ratés. Les lieux emblématiques du genre – poste de police désert, motel délabré, cimetière paisible – accueillent cette chronique zombifiée sans qu’aucun rythme ne vienne structurer l’ensemble, sans qu’une quelconque urgence dramatique ne transperce la torpeur ambiante. Jarmusch peuple son microcosme rural de protagonistes étranges et décalés, figures censées incarner une Amérique désabusée et grotesque à la fois, mais aucun d’eux ne dépasse le stade de l’esquisse superficielle. Ni leurs rapports mutuels, ni leurs arcs individuels ne prennent véritablement corps, condamnés à flotter dans un néant dramaturgique que le cinéaste confond visiblement avec de la profondeur contemplative. L’on devine l’envie de dresser une galerie de personnages à la manière d’un Wes Anderson, mais le trait reste trop lâche, trop peu affirmé pour qu’un quelconque attachement prenne racine chez le spectateur.
Et ce ne sont certainement pas les têtes d’affiche, aussi prestigieuses soient-elles, qui parviennent à sauver l’ensemble du naufrage. Bill Murray, habitué des rôles d’écorchés vifs où percent l’humanité et la drôlerie, traverse ici le métrage dans un état d’amorphie inquiétante, donnant l’impression de jouer un somnambule qui aurait oublié qu’on le filmait. Tilda Swinton, katana à la main et accent écossais exagéré, rejoue son sempiternel numéro d’extraterrestre excentrique avec une lassitude qui confine à l’autoparodie, comme si l’actrice elle-même ne croyait plus à ce qu’on lui demandait d’incarner. Steve Buscemi, relégué au rang de fermier raciste arborant une casquette pro-Trump – métaphore aussi subtile qu’un coup de masse –, paraît tout aussi absent, effacé par l’engourdissement général qui contamine chaque plan. Seul Adam Driver résiste tant bien que mal à cette apathie collective, injectant dans le vide béant du récit une forme d’ironie douce-amère, un détachement mélancolique qui rappelle par instants ce que Jarmusch sait faire de mieux lorsqu’il ne saborde pas délibérément ses propres ambitions. Mais même le charisme lunaire de l’acteur ne suffit pas à combler le gouffre dramatique. Au final, le casting fait davantage office de vitrine publicitaire que de chœur véritablement organique, comme si le réalisateur s’était contenté d’aligner les noms prestigieux sur une affiche promotionnelle avant de se soucier réellement de leur utilité narrative ou de leur cohérence d’ensemble. Sous ses airs faussement détachés, ses allures de comédie cool et distanciée, The Dead Don’t Die cultive surtout un vide embarrassant, une vacuité qui se prend pour de la profondeur contemplative alors qu’elle n’est que le symptôme d’une inspiration défaillante.
Et puis, inévitablement, les zombies passent à l’action. Et même là, lorsque les morts sortent enfin de terre dans un bruissement de chair putréfiée, The Dead Don’t Die conserve obstinément sa nonchalance, sa linéarité désabusée, comme si le film refusait par principe le moindre emballement. Jarmusch joue alors la carte méta avec une insistance suspecte, lâchant ici et là des répliques consciemment absurdes qui soulignent l’artificialité du dispositif. Certains personnages évoquent littéralement le script qu’ils sont en train de jouer, mentionnent le titre du film dans leurs dialogues, brisent le quatrième mur avec une désinvolture qui se voudrait spirituelle mais n’engendre qu’un haussement de sourcil blasé. À ce petit jeu postmoderne, les références pop foisonnent sans cohérence : Adam Driver arbore un porte-clés Star Wars, les zombies répètent mécaniquement les objets de leur désir consumériste – café, Wi-Fi, chardonnay – dans une satire aussi plate qu’évidente. L’on songe évidemment à George A. Romero et à son Dawn of the Dead, mais sans jamais en retrouver la charge véritablement subversive. Derrière cette façade, quelques intentions plus ambitieuses se font timidement remarquer : la Terre est « désaxée », son axe perturbé par l’extraction minière, apocalypse climatique traitée comme simple toile de fond. Le personnage de Bob l’ermite, interprété par Tom Waits, incarne ce surplomb critique un peu vain, observateur impuissant condamné à l’inaction. Reste l’image, parfois belle, soignée avec cette rigueur formelle qui n’a jamais déserté le cinéaste. La photographie de Frederick Elmes donne au projet un éclat crépusculaire qui détonne avec l’indolence narrative, suggérant ce qu’aurait pu être le film si Jarmusch y avait consenti davantage qu’une vague envie de pastiche désenchanté. Présentée en ouverture à Cannes, cette comédie pataude s’efface dans la filmographie de son auteur, anecdote dispensable au sein d’une œuvre qu’on aimait jadis plus spleenétique que faussement sarcastique.
