Super Mario Galaxy, sans mode histoire [Critique]

Super Mario Galaxy ne s’embarrasse même pas d’un scénario pour relier entre elles ses innombrables séquences d’action. Une suite bourrative.
À peine installés au Royaume Champignon, un mystérieux appel à l’aide va pousser Mario et Luigi à reprendre du service et plonger dans les zones d’ombre du passé de la princesse Peach.
Puisque chacun de ses opus vidéoludiques peut être appréhendé indépendamment des autres – il n’est pas demandé au joueur de s’être enfilé les centaines de titres qui constituent la licence pour profiter de l’expérience –, le scénariste derrière l’adaptation cinématographique de Super Mario Bros. avait convenu de reporter la vélocité du jeu vidéo plutôt que d’en reprendre le récit, accessoire par définition. Ce faisant, Matthew Fogel avait vu juste sur la nature profonde de la franchise : ce qui unit son héros en salopette bleue à son public ne découle pas d’une continuité dramatique mais d’une sensation, d’une physicalité, d’un rapport au mouvement et à l’obstacle que le cinéma pouvait traduire sans trahir – et en flirtant ponctuellement avec l’esprit burlesque du cascadeur en chef Buster Keaton. Dès lors, le premier film n’avait de scénario que le strict minimum pour justifier sa course, mais la persévérance du personnage faisait un miroir amusant à celle du joueur, l’animation déployait une belle plasticité et l’ensemble dégageait une passion suffisamment communicative pour que l’économie du script se fasse oublier. Avec Super Mario Galaxy, le film, Matthew Fogel tire le fil du raisonnement frugaliste jusqu’au bout : l’histoire n’ayant jamais été une préoccupation de la marque, autant acter sa disparition pure et simple. C’est oublier que l’histoire, même rachitique, servait de liant aux séquences d’action du volet précédent et leur conférait une raison d’exister autre que le spectacle de leur propre exécution. Privées de ce socle, celles de sa suite s’empilent et se valent toutes : techniquement irréprochables, mais inertes et interchangeables, les pirouettes de Mario et ses acolytes ne menant nulle part que vers la prochaine dans un enchaînement aussi frénétique qu’indifférent à lui-même. « Ce n’est pas de la publicité, c’est du cinéma », soutenait autrefois Luigi. Étrangement, aucun des personnages ne se risque ici à le prétendre.
Ce renoncement à l’intrigue emporte avec lui deux qualités substantielles du film original. La première tenait à son rapport au référentiel : l’aventure n’était pas chiche en clin d’œil, s’y vautrait même par endroits – comme avec ce tour de karting menant au climax –, mais Super Mario Bros. savait subordonner ses références à une logique cinétique, en les pliant au service d’une séquence ou d’un gag, et en ne les mobilisant que rarement pour elles-mêmes. Super Mario Galaxy rompt avec cette discipline : la référence y a tout colonisé, à la fois boussole et horizon du long-métrage, unique principe organisateur d’un récit qui en est autrement dépourvu. Le titre dit l’imposture à lui seul. Du jeu éponyme, les réalisateurs Aaron Horvath et Michael Jelenic n’en retiennent que des bribes, dont l’idée maigre d’une exploration de plateformes séparées par l’espace et ses étoiles. Une enseigne mensongère, en somme, et significative : les personnages, éléments de décors, capacités magiques et créatures ne font que tapisser la surface, comme un alignement de pancartes publicitaires, de figurines disposées en vitrine, bien éclairées, toujours, mais cantonnées à leur seule exhibition. La seconde qualité perdue est plus insidieuse. L’univers du plombier se fonde sur une lisibilité immédiate, ses concepts et formes farfelus découlant d’une cohérence interne si solide que l’œil s’y fait instantanément : un champignon fait grandir, une carapace fait mal, etc. Cette lecture intuitive s’était également faite sentir dans le film d’animation, où l’écosystème dévoilait ses constituants à mesure que les héros les éprouvaient. De cela, Horvath et Jelenic n’ont désormais que faire et avancent comme argument la maîtrise de son environnement par le protagoniste. Celui-ci peut ainsi sortir de sa casquette le pouvoir qui l’intéresse, s’extraire de situation périlleuse à volonté et faire s’évaporer le moindre atome d’enjeu par un combo demeurant arbitraire. Partie perdue pour le spectateur.
