Peaky Blinders : L’Immortel, service minimum [Critique]

À se demander ce que Steven Knight garde comme souvenir des treize années de diffusion qui précèdent Peaky Blinders : L’Immortel pour se permettre un tel final : le créateur de la série en propose une version vidée.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Tommy Shelby revient à Birmingham, qui subit les bombardements allemands, pour se mettre au service du pays dans des missions secrètes, combattants de nouvelles menaces ainsi que son propre passé.
Que certaines des plus grandes séries télévisées de leur temps, les mêmes qui ont arraché au petit écran son statut subalterne face au grand, s’offrent un baroud d’honneur au cinéma a quelque chose d’étrangement paradoxal, presque d’aveu : aux yeux de leurs créateurs, la forme ultime resterait donc celle du long-métrage, le changement de format induisant la promesse d’un achèvement que seul le septième art serait en mesure d’authentifier. Peaky Blinders n’échappe pas à cette tendance régressive, déjà suivie par Breaking Bad (El Camino) et Les Soprano (le préquel The Many Saints of Newark). Et son cas est d’autant plus révélateur que la série s’est historiquement distinguée par ses qualités cinématographiques, de sa photographie brumeuse à sa bande originale anachronique, qui tendaient à rendre le programme aussi classieux que ses protagonistes en costume trois pièces. Celles-ci sont naturellement reportées dans L’Immortel, épilogue mis entre les mains de Tom Harper, réalisateur intervenu sur la première saison et contributeur officiel à l’élaboration de son esthétique ravageuse, dont le retour vaut gage de continuité, au moins sur le plan formel. Le film ressort ainsi les ralentis de gangsters défilant dans les rues noircies de Birmingham, les plans serrés sur les cigarettes qui brûlent, les montages syncopés sur fond de rock’n’roll, les tableaux où le casting prend la pose, comme autant de garanties que cette conclusion est bien la digne suite de la série. Rassurante, cette manœuvre de reproduction ne l’est en réalité qu’à moitié : il apparaît assez vite que L’Immortel ne mobilise sa technique que comme un emballage nostalgique et tape-à-l’œil, sans autre ambition que de séduire, détaché de toute substance. C’est que le scénario de Steven Knight, showrunner et auteur de cette fin, échoue cruellement à fournir la matière dramatique qui permettrait à cet arsenal d’effets de produire du sens.
À se demander ce que le créateur garde comme souvenir des treize années de diffusion qui précèdent cette histoire de fausse monnaie nazie, de fils prodigue qui fraie avec l’ennemi et de père qu’il faut convaincre de renfiler sa casquette pour se permettre un tel final. Non pas que les thèmes chatouillés par son script soient hors de propos – Peaky Blinders a déjà largement donné dans la filiation maudite –, mais la précipitation avec laquelle il organise ses péripéties, comme l’assurance avec laquelle il clôt certains pans essentiels de son intrigue, mène à un contresens criant vis-à-vis de la série : celle-ci avait fait du temps sa substance même. Chacune de ses saisons se rattachait une date, la Grande-Bretagne de l’entre-deux-guerres battant la mesure derrière les Shelby – la montée du fascisme, la Grande Dépression, les séquelles des tranchées qui ne cicatrisaient pas. Ce rapport au temps long, à l’érosion des hommes par l’Histoire, participait notamment à épaissir le protagoniste, hypnotique Tommy Shelby : Peaky Blinders offrait de le voir vieillir, accumuler ses morts, se cogner aux événements du monde avec la certitude que celui-ci finirait par avoir raison de lui. L’Immortel liquide cette dynamique d’empilement en cent douze minutes bien comptées, et avec elle l’opportunité de profiter d’une distribution étoffée spécialement pour l’occasion. Rebecca Ferguson, Barry Keoghan et Tim Roth se voient assigner les rôles les plus limitants de leur carrière respective, l’une pâtissant d’une écriture frôlant le sexisme, l’autre versant dans l’imitation risible du Cillian Murphy des premières saisons, le dernier ne se donnant la peine de jouer plus de deux expressions différentes. Plus sinistre encore, le film est lui-même victime de ce qu’il prétend raconter : Knight et Harper reproduisent in fine leurs propres formules sans les interroger. La boucle est bouclée, au sens le plus plat du terme.
