Jujutsu Kaisen (Saison 3), en mauvaise règle [Critique]

Les qualités comme les faiblesses de Jujutsu Kaisen se renforcent avec sa troisième saison, organisée autour d’un jeu mortel aux règles bien compliquées.
Après les terribles événements s’étant déroulés à Shibuya, le Japon et le monde de l’exorcisme connaissent un changement drastique. Satoru Gojô est reconnu comme étant la cause de ce changement soudain et la condamnation de Yûji Itadori est réactivée.
Jujutsu Kaisen n’a jamais fait de l’exposition son point fort. L’œuvre de Gege Akutami, reprise par les cadors du studio MAPPA pour son adaptation en série animée, s’est souvent retrouvée à contredire la nature visuelle de son médium en transmettant ses lois par un dialogue forcé. La majorité de ses scènes d’action sont ainsi commentées en temps réel par les protagonistes, lesquels explicitent leurs pouvoirs à voix haute afin que le spectateur puisse aussi bien assimiler les rapports de force que les enjeux qu’on lui met sous le nez. Aussi regrettable soit ce recours persistant au commentaire oral, il n’est que le symptôme le plus apparent d’un souci de narration que la série traîne depuis ses débuts : Jujutsu Kaisen a du mal à organiser la masse d’informations en jeu, mais plus encore à déterminer ce qu’en faire réellement. La deuxième saison, concentrée sur l’arc de Shibuya, était parvenue à le faire oublier grâce à la brutalité souveraine de ses événements, assez traumatisants pour court-circuiter tout questionnement sur la solidité de l’architecture narrative. Et les deux premiers épisodes de cette troisième fournée semblent promettre le même résultat, en mieux. MAPPA y opère un saut qualitatif immédiatement perceptible : le format se plie aux besoins de la mise en scène dans un geste ouvertement expérimental, les cadres se distendent, s’élargissent, se scindent en split-screen le temps d’une esquive, l’animation fait disparaître les ombres au profit d’à-plats de couleurs – une technique à la mode nommée kagenashi – pour un rendu plus fluide et convulsif. Deux épisodes de pure performance dans lesquels les animateurs battent leur propre record d’idées à la minute. Deux épisodes qui forment malheureusement un leurre aussi cruel que ceux concoctés par Ryomen Sukuna, puisque le suivant réduit tout à néant en détaillant le concept central à cette saison avec le didactisme froid d’une présentation d’entreprise.
Réunis en cercle dans un espace blanc sans bord, les héros de Jujutsu Kaisen encaissent un monologue cosmologique afin de comprendre ce qui leur tombe dessus. L’animation se fige, des blocs de texte et schémas recouvrent entièrement l’écran, une voix-off s’y superpose pour énumérer les règles de la Traque Meurtrière – jeu de mort à l’échelle nationale imposé aux exorcistes, forcés de s’affronter selon un système de points si abscons que la série est incapable d’envisager une autre voie que cette mise en pause explicative et absurde. Vingt minutes plus tard, l’œuvre s’autorise de nouveau un peu de mouvement, mais le coup de frein brutal paraît avoir engourdi l’intrigue sur encore bien des épisodes, si bien que la saison ne s’en relève jamais complètement. Aucun d’eux ne vient donc contredire l’évidence : en s’organisant autour de ce tournoi macabre qui, de surcroît, pousse le groupe à se dissoudre en une multitude de points de vue, Jujutsu Kaisen extrémise ses forces et faiblesses, et creuse entre elles un fossé dans lequel il serait aisé de chuter. Sa troisième saison est aussi celle d’un pari courageux, puisque se dispensant de ses visages emblématiques – du terrible Sukuna, qui reste curieusement planqué dans le corps de son hôte, à l’excentrique Satoru Gojo, scellé à l’intérieur d’une prison démoniaque depuis la saison précédente –, la série animée prône une forme de vulnérabilité dramatique. Les personnages secondaires, projetés au premier plan sans le filet de sécurité qu’offrait la présence de leurs aînés, gagnent en intérêt, tandis que chaque combat se charge de rappeler au public que la mort fait partie intégrante de l’équation. Et le pari tourne globalement à la réussite, débouchant sur quelques pensées bienvenues : la Traque Meurtrière charrie une noirceur qui déborde le carcan qu’elle impose, interrogeant, via ses survivants, ce que la violence répétée finit par faire à ceux qu’elle n’a pas tués.
