Industry (Saison 3), le compte est bon [Critique]

Sa troisième saison n’est pas qu’une franche réussite : avec elle, Industry passe au stade supérieur et rejoint les immanquables de l’année.
Alors que Pierpoint cherche à redorer son image grâce à l’introduction en bourse d’une entreprise de technologies vertes, ses équipes sont propulsées au cœur des jeux d’influence qui unissent finance, médias et politique.
Quelque part au large de Majorque, loin des bureaux qui ont jusque-là vu se dérouler le gros de l’intrigue, l’une des protagonistes surprend son père dans une étreinte sordide avec une employée, enceinte. La scène pourrait n’être qu’un écart vulgaire, une provocation gratuite dans une série habituée aux débordements charnels. Elle cristallise au contraire l’intuition qui anime cette troisième saison : la putréfaction des liens de filiation comme moteur d’une violence systémique. Ce que les showrunners Mickey Down et Konrad Kay, ex-traders reconvertis à l’écriture, captent sur ce bateau méditerranéen, c’est la scène primitive d’un délitement qui ne concerne ni la finance seule ni les trajectoires individuelles, mais bien la transmission empoisonnée d’un rapport au monde. Le père corrompu, le père prédateur, le père qui détourne l’argent et viole l’espace intime – voilà le socle pourri sur lequel se construisent les ambitions de cette génération de banquiers. Industry abandonne ici toute velléité de rédemption pour ses héros. Ce qui se jouait dans les deux premières saisons sous forme de lutte morale, de résistance à la brutalité du milieu, se mue en acceptation féroce. Les personnages cessent de combattre leur propre noirceur : ils s’en emparent, s’y vautrent, y puisent même une forme d’énergie vitale. Cette radicalisation trouve son écho dans une réalisation qui compresse le temps comme pour mieux étouffer le spectateur. Des événements que d’autres productions dilueraient sur huit épisodes sont consumés en quarante minutes, des morts surviennent sans prévenir, des alliances se nouent et se défont dans la même séquence. Le montage haché, fébrile par moments, mime la panique permanente d’un univers où tout peut basculer à chaque instant, où une conversation téléphonique suffit à anéantir des mois de stratégie. Industry prend alors la forme de cette chose rare : un blockbuster psychologique qui mise sur l’asphyxie plutôt que sur le spectaculaire, un thriller de la désintégration morale filmé comme un cataclysme au ralenti.
Cette saison marque également un déplacement du centre de gravité. Harper, l’Américaine arriviste dont l’ascension fulgurante et la chute brutale architecturaient les deux premières saisons, se retrouve désormais en périphérie, reléguée au rang d’assistante dans un fonds d’investissement concurrent. Cette mise à l’écart libère l’espace pour que d’autres figures s’emparent du récit, et c’est Yasmin, l’héritière traumatisée par la scène inaugurale, qui récupère le premier rôle. Autour d’elle se dessine une constellation de personnages dont les arrivées redistribuent les équilibres : un aristocrate pathétique à la tête d’une jeune entreprise d’énergie verte, incarnation parfaite de ces entrepreneurs prétendument visionnaires que la finance d’aujourd’hui révère sans raison ; une gestionnaire de portefeuille au regard d’acier, cynique jusqu’à la moelle, qui incarne une forme de lucidité glaciale sur la vacuité de l’investissement dit responsable ; un quinquagénaire en pleine crise existentielle, fraîchement divorcé, qui tente de ranimer quelque chose de vivant en lui par des aventures avec des femmes bien plus jeunes. Down et Kay construisent ainsi un véritable ensemble, où la multiplication des points de vue ne dilue jamais la cohérence du propos. Au contraire, elle en souligne l’universalité. La série pose frontalement la question de l’hypocrisie contemporaine, celle qui habille le capitalisme le plus féroce des atours de la vertu écologique et sociale. L’introduction en bourse de cette entreprise de technologie verte sert de fil rouge à la saison, révélant progressivement combien ces projets prétendument éthiques ne sont que des coquilles vides, des mirages destinés à séduire un marché en quête de bonne conscience. Mais Industry ne se limite à une dénonciation frontale : la série s’intéresse à ce qui pousse ces individus à persister dans cette mascarade. La réponse tient peut-être dans cette tension constante entre chairs vivantes et chairs mortes, entre la pulsion sexuelle débridée qui anime les corps et la zombification morale qui gangrène les esprits.
