Les Éternels, Chloé Zhao et les super-humains [Critique]

La réalisatrice oscarisée Chloé Zhao se heurte aux impératifs de la saga Marvel mais ouvre des portes pertinentes avec une nouvelle équipe.
Depuis les débuts de l’humanité, les Éternels, un groupe de héros venus de l’autre bout de l’univers, protègent la Terre. Lorsque les Déviants, des créatures dangereuses que l’on croyait disparues, réapparaissent, les Éternels sont obligés de se réunir.
On le sait : pour sa quatrième phase, celle de l’après-Endgame, les studios Marvel cherchent urgemment à diversifier leur panel. Personnages inédits à l’écran, perspectives originales, nouveaux artisans pour mettre en branle les empoignades super-héroïques de demain. Parmi les nouvelles têtes pensantes, Chloé Zhao, la réalisatrice sensible de The Rider et Nomadland, engagée pour imaginer les directions de la franchise. Celles du futur, qui ne seront pas moins cosmiques que les précédentes, et celles du passé, bien avant que Tony Stark ne se retrouve coincé dans une grotte afghane. Son film Les Éternels est ainsi pensé comme un voyage dans le temps, remontant aux origines du monde, plus loin que ne l’avait jamais été l’univers Marvel. Un voyage qui couvre l’évolution de l’humanité à travers les âges, de Babylone aux panneaux publicitaires du Londres d’aujourd’hui. Ce circuit historique, segmenté en une pléiade de flashbacks, est perçu au travers des yeux d’êtres immortels – lesdits Éternels –, divinités venues de loin et veillant à ce que la Terre (et son espèce dominante) tourne dans le bon sens. Le regard compte pour Zhao, car si celui de ses super-héros est au préalable une fenêtre sur l’histoire de notre civilisation, il est également un indicateur quant à l’impact de cette dernière sur les dieux qui la surveillent. C’est ainsi que la cinéaste chinoise convient d’évoquer le genre humain : en jumelant sa croissance millénaire à l’émergence de sentiments dans le crâne d’extraterrestres providentiels. De facto, d’une rétrospective qui pousse à revoir la chronologie des événements aux appréhensions de protagonistes précisément définis, son blockbuster caresse un chapelet d’émotions inhabituelles pour le genre, d’ordinaire prêtées à la concurrence quand il retourne du lien entre Dieu et l’homme.
Il est, dans ce vingt-sixième opus, une bataille plus pertinente et tragique que celle entre les Éternels et les Déviants : celle d’une réalisatrice aux prises avec un cahier des charges encombrant. C’est pourquoi, en dépit d’une mise en scène naturaliste qui dépayse (Zhao importe autant qu’elle le peut la douceur de ses précédents longs-métrages), le film s’accroche à la blague de trop, au vilain inconsistant (la saga n’a pas fait plus insipide), au montage expéditif et au dernier acte grisâtre, farci d’effets spéciaux assommants. Les Éternels souffre de la formule traditionnelle, et Chloé Zhao, bien plus attachée aux crépuscules sous courte focale qu’aux bombardements de plasma, se voit contrainte d’abréger ses ambitions en bouchant ses obsessions de scénariste jusqu’au non-sens. Le spectacle s’équilibre de justesse grâce à une photographie plus fouillée qu’à la normale, une esthétique sèche que la réalisatrice affectionne, des séquences épiques qui s’intègrent correctement à la narration et une distribution qui ravira les fanatiques de la série télévisée Game of Thrones. Les expatriés de Westeros font ici équipe avec un casting hétérogène (Angelina Jolie, Gemma Chan, Kumail Nanjiani, etc.) où chacun saisit sa chance de rayonner. Et c’est ce qui fait irréfutablement la richesse et la fraîcheur de ce chapitre : sa galerie de protagonistes diversifiés traçant leur propre route, suivant leur voie selon leurs appétences, leurs anxiétés, leur solitude (qui fait presque tremper le film dans un bain de mélancolie) pendant près de trois heures. Chloé Zhao filme là une famille avec ses dysfonctions, ses silences, ses élans d’amour, d’héroïsme. Ce qu’elle fait de mieux. Ils ont de l’avenir, ces nouveaux héros.
