Predator : Badlands, cœur de cible [Critique]

Dans Badlands, Dan Trachtenberg se range du côté du monstre : une approche inédite et souvent payante, mais qui lime malgré tout les dents de la saga Predator.
Dans le futur, sur une planète isolée, un jeune Predator trouve un allié improbable en la personne de Thia, et se lance dans un voyage à la recherche de l’adversaire ultime.
Un Yautja qui parle. Pire : un Yautja qui souffre, qui doute, qui se lie d’amitié. Pour les puristes de la saga, ceux qui vénèrent encore – et à raison – le chef-d’œuvre inaugural de John McTiernan, ce simple postulat équivaut à un sacrilège. Et pourtant, Dan Trachtenberg ose. Après avoir réinjecté du sang neuf dans la franchise avec Prey et Killer of Killers, le nouveau capitaine de la licence Predator opère cette fois une inversion radicale de perspective, plaçant pour la première fois le chasseur extraterrestre au centre de son propre récit. L’exploit tient moins à l’originalité du schéma narratif, l’opus retraçant le parcours initiatique et on ne peut plus attendu d’un paria cherchant à prouver sa valeur, qu’à la manière dont Trachtenberg tire parti de ce changement de point de vue pour renouveler en profondeur l’approche de la saga. En faisant de Dek, jeune Yautja chétif expédié sur la planète mortelle de Genna, un protagoniste vulnérable plutôt qu’une menace invincible, le cinéaste bouleverse la mécanique de tension qui caractérisait les précédents volets : la peur ne naît plus du prédateur tapi dans l’ombre, mais du monde hostile qui l’entoure, transformant Badlands en un survival palpitant où la créature qui terrorisait jadis les commandos de Schwarzenegger devient elle-même une proie. Ce renversement autorise Trachtenberg à déployer une construction d’univers d’une minutie remarquable, cartographiant ce décor inédit avec un soin quasi-naturaliste qui rappelle l’approche documentaire de James Cameron sur les écosystèmes. Le blockbuster détaille patiemment les rapports entre les espèces, la manière dont la faune et la flore s’exploitent mutuellement pour survivre, ce qu’illustre une séquence particulièrement futée : sur son chemin, le protagoniste croise une créature ptérodactyle qui carbonise ses proies en lâchant des pierres sur des plantes gorgées de napalm, soit toute une entreprise de mort finement réfléchie et implacable. Ces instants de pure observation de l’environnement, pendant lesquels Trachtenberg suspend l’action pour laisser à son audience le temps de comprendre les règles du jeu, trahissent une fascination pour les mécanismes du vivant qui dépasse largement le cahier des charges de la franchise.
Seulement, cette audace narrative charrie avec elle une question que Trachtenberg ne parvient jamais vraiment à résoudre : comment faire d’un Yautja le héros d’une aventure sans dénaturer ce qui constituait précisément sa puissance mythologique ? Le cinéaste opte pour l’humanisation progressive de son personnage principal, lui prêtant des émotions familières, des blessures psychologiques reconnaissables, une quête de validation paternelle qui change le chasseur cosmique en adolescent incompris. Le procédé n’est pas sans fondement : en explorant de l’intérieur cette civilisation bâtie sur le culte de la force et le mépris absolu de la vulnérabilité, Badlands expose les mécanismes d’une société totalitaire qui broie ses propres enfants. Mais plus le long-métrage avance, plus cette anthropomorphisation grignote l’altérité fondamentale du personnage. Ce qui fascinait dans le prédateur de McTiernan tenait précisément à son incompréhensibilité, à cette violence ritualisée qui défiait toute tentative d’empathie humaine. Ici, le héros apprend à faire équipe, découvre les vertus de l’amitié et de l’entraide, au point de faire de Badlands un curieux récit initiatique sur les bienfaits de la sensibilité. Les scénaristestentent de justifier cette mutation par une série de dialogues explicatifs qui contamine jusqu’à la structure même du récit, alors ponctuée de scènes de feu de camp bavard (et drôles !) et de révélations psychologiques qui freinent l’élan de ce septième épisode. Mais c’est peut-être la présence insistante de la Weyland-Yutani qui révèle le mieux les limites du projet. En convoquant cette corporation maudite de l’univers Alien, le long-métrage se place sous le signe de la convergence franchisée, cette logique gestionnaire qui transforme les mythologies en produits dérivés d’un même univers partagé. Trachtenberg parvient malgré tout à préserver une part d’inventivité, à insuffler à son film une générosité visuelle et un plaisir du jeu qui rachètent ses compromis narratifs. Predator : Badlands demeure une tentative estimable de régénération, un blockbuster qui ose bousculer les codes. Mais il porte en lui les stigmates d’une industrie qui exige que tout monstre, aussi sauvage soit-il, finisse par pleurer sur son enfance malheureuse et découvrir le pouvoir de l’amitié.
