The Batman : créature de la nuit [FOCUS]

Vingt-quatre images par seconde, parfois plus. Et certaines d’entre elles qui restent plus que les autres. Zoom sur celles-ci.
Vendredi, 4 mars 2022. The Batman s’extirpe des ténèbres d’une gestation troublée pour gagner la lumière des salles obscures. Un itinéraire que la diégèse reproduit en miroir : cette énième version du personnage doit elle aussi émerger du noir, se révéler au grand jour et peut-être, au terme de cette traversée nocturne, accueillir l’aube de l’espoir. Ainsi, et dans la grande tradition des récits consacrés à la chauve-souris, Matt Reeves entame son blockbuster par un épisode d’une noirceur singulière. Une nuit de terreur où les malfrats s’adonnent à leurs activités criminelles dans un mouvement de chaos généralisé et où, comme à son habitude depuis deux ans, le héros enfile les gants (et le masque, et la cape) pour changer la donne. Autant dire qu’en matière d’exposition, The Batman cogne fort en assumant ouvertement ses influences cinéphiles et son approche sensorielle, accroché aux battements intimes, psychologiques, de son personnage principal.
PLUIE NOIRE

Une ouverture comme une séance de spiritisme : Matt Reeves en appelle d’emblée aux spectres du film noir en reconduisant une imagerie urbaine connue, quelque part entre les artères corrompues de French Connection, le labyrinthe paranoïaque de Chinatown et l’architecture claustrophobe de Seven. Il pleut sans relâche sur Gotham. Une pluie lourde, huileuse, qui ne lave rien. Nul réconfort dans l’éclairage : les enseignes publicitaires clignotent comme des signaux de détresse et les lueurs de la ville dessinent des couloirs opaques plus qu’elles ne les percent. The Batman met en scène l’environnement citadin comme un organisme souffrant, toussant sa criminalité à chaque coin de rue, et confie à la caméra le soin d’en consigner les symptômes : cette dernière reporte les actions de petites frappes qui, pour la plupart, s’imaginent maîtresses de la nuit – preuve en est le tribunal mis à sac dans les premières minutes. Les yeux des autres trahissent, eux, un autre sentiment. Une peur grandissante et ancienne, moins liée au justicier qu’à ce qu’il tend à provoquer : cette trouille ancestrale, potentiellement dissuasive, de voir un monstre s’extirper des coins plus sombres. Cette dernière se répand par un montage savamment orchestré et un découpage au diapason. Reeves multiplie les changements d’échelle, passant sans transition d’inserts serrés sur des faciès crispés à des champs larges où s’évanouissent des silhouettes menaçantes, instaurant un va-et-vient entre le danger qui se voit et celui qui se devine. La narration s’accroche subtilement à quelques groupes ou individus en particulier, comme autant de micro-intrigues en suspens, chacune laissant planer le doute d’une apparition imminente du chevalier noir. Ce jeu du regard, entre espoir et crainte, confère à la nuit le poids de tout ce qu’elle dissimule. De ce fait, la ville semble elle-même retenir son souffle, partagée entre la pulsion d’affronter l’ombre et la tentation de se dissimuler derrière elle.
RITUEL FUNÈBRE

Le dispositif est redoutable en ce qu’il cultive l’idée d’une irruption proche tout en différant l’échéance. Comble de cette mise en scène tendue : la chauve-souris affirme son omniprésence par le truchement d’une voix-off, là encore dans la veine du polar noir, qui lie les contours du paysage à ceux d’une conscience en veille. La connexion entre le héros et la ville se précise presque aussitôt, Bruce Wayne apparaissant sous une forme méconnaissable, capuche rabattue et maquillage de guerre, fondu dans la foule pour mieux flairer les dérapages à venir. Un fantôme sans gadgets, invisible même parmi les vivants. Quand sa silhouette s’extrait enfin de l’ombre pour interrompre un gang de voyous, cette fois dans son véritable costume, c’est à rebours du spectaculaire : sa démarche s’apparente à un rite funèbre, mesurée et lourde de sens, pesant sur le silence même de la nuit. La lumière bute contre son armure, se dissipe devant son masque squelettique, déclinant toute invitation à la compassion. Par sa configuration minutieuse et flippante, The Batman communique là avec le cinéma fantastique, plus distinctement le genre du film de monstre. Le protagoniste paraît non seulement échapper à la réalité, mais également exercer sur elle une pression incroyable de par sa seule présence dans le plan. En cela, cette itération réactive un archétype de l’épouvante : celui du prédateur impassible, dont l’immobilité et le mutisme de plomb rappellent les figures les plus glaçantes du genre, de Murnau à Carpenter. Et tant qu’à transformer le personnage en monstre, Reeves se cale sur le point de vue de ses proies. Souffle court, expression inquiète, certitude qu’il n’y aura aucune discussion. Après qu’un premier malfrat soit tombé sous ses coups, le protagoniste annonce la couleur – un déstabilisant « I am vengeance ».
IMPASSE HÉROÏQUE

S’il se fait, par ces mots, le représentant d’un état d’esprit, Batman n’est pas encore un héros. Il n’en a même pas l’apparence, sous ce costume rapiécé qui semble porter davantage le poids de ses obsessions que celui d’une quelconque vocation. Quant à sa méthode, elle se limite à la traque et à la punition, dans une logique de réponse brute, sans appel, où la force tient lieu de langage – la baston qui suit, dépouillée de toute grâce chorégraphique, en est la parfaite illustration. Bruce Wayne se pense comme une solution, mais n’est que l’écho contrarié de ce qu’il combat. Un corps travesti, lancé dans la nuit avec les mêmes impulsions de contrôle. Cette confusion entre l’action et le remède, entre l’intimidation et la justice, constitue le véritable foyer de la scène, et sans doute du long-métrage tout entier. Ce que Reeves met en place ici n’a rien d’un mythe abouti : c’est une impasse. Un circuit fermé où le geste héroïque tourne à vide, où chaque intervention reconduit les symptômes qu’elle prétend éradiquer. De ce point de congestion peut pourtant naître un déplacement. L’enjeu de The Batman se cristallise là, dans ce paradoxe inaugural : prendre un personnage enfermé dans sa propre logique et le pousser, lentement, vers une fonction plus vaste, plus lumineuse. À ce titre, cette introduction implacable installe les conditions d’une prise de conscience encore larvée, mais inévitable : que la violence, si elle ne débouche sur rien d’autre qu’elle-même, s’épuise dans son propre ressac ; que le symbole, pour exister pleinement, doit produire autre chose que la crainte. Plus tard, il faudra tendre une main, secourir un enfant, illuminer un passage. Mais pour en arriver là, il fallait d’abord partir d’ici : de cette masse sombre et haletante, incapable encore de se redresser autrement que par le choc, recroquevillée sur ses blessures comme sur sa seule certitude.
