Prisoners : se préparer au pire [FOCUS]

Vingt-quatre images par seconde, parfois plus. Et certaines d’entre elles qui restent plus que les autres. Zoom sur celles-ci.
Il semblerait que Denis Villeneuve ne soit pas près de redescendre des étoiles : ses trois derniers longs-métrages ont témoigné de sa fervente dévotion aux indémodables de la science-fiction (référence à Stanley Kubrick, résurrection de Blade Runner, adaptation de l’inadaptable Dune) et ont fait de lui le porte-étendard du genre aux États-Unis. Avant ce décollage, le réalisateur canadien s’était déjà fait remarquer en imprimant sur pellicule quelques-uns des scripts sacrés de la décennie précédente, parmi lesquels le nébuleux Enemy, l’exténuant Incendies, le tendu Sicario, et celui qui lui ouvrit en grand les portes dorées d’Hollywood, Prisoners. Un thriller qui connu un tel succès que son metteur en scène, sous l’acclamation de la presse, intégra la caste de ceux à qui l’on ne refuse rien. Pas même de catapulter le casting cinq étoiles de son dernier blockbuster sous le soleil de Jordanie et d’exiger que l’intrigue soit coupée (au minimum) en deux films. Pas près de redescendre, donc.
L’intrigue de Prisoners se déploie sous la même atmosphère anxiogène que Seven et Le Silence des agneaux, avec son mauvais temps, sa tension sourde et ses individus en miettes. Mais pas de tueur en série fantaisiste chez Villeneuve. Celui-ci prend comme point de départ une autre horreur : la disparition de deux fillettes, enlevées par une journée banale dans une petite ville de Pennsylvanie. L’endroit s’embrase aussitôt, du voisinage solidaire aux autorités en charge de l’enquête, et les deux foyer concernés par le drame sombrent lentement. C’est là que le cinéaste prend à revers le genre qu’il investit le plus à cette époque : si Prisoners envisage l’investigation policière comme l’un des morceaux principaux de sa narration, le film priorise toutefois d’autres ressorts que le suspens, les indices et les fausses pistes. Villeneuve encapsule ici la chute morale d’un père de famille qui pensait avoir dompté les ténèbres, les siennes et celles du monde, et se sert de cette descente aux enfers comme d’une loupe sur la société américaine. Analyse.

De loin, le titre semble directement mentionner les enfants disparus. Prisoners livre petit à petit une définition moins littérale du terme et ne restreint plus la notion d’enfermement au simple kidnapping. L’emprisonnement physique, le plus considéré puisque visible, balise d’abord ce scénario labyrinthique : l’incarcération policière, la captivité du coupable présumé, la présence d’un cadavre piégé au sous-sol, jusqu’à la position finale de Keller Dover, père d’une des deux enfants, retenu dans une fosse. Et quand ce petit monde est libre de se promener dans l’espace, c’est derrière d’autres barreaux qu’il est maintenu. Alex et Bob Taylor, tous deux anciennes victimes, sont prisonniers de leur passé et des traumas qu’ils ont connus. Les parents des kidnappés sont eux prisonniers de leurs émotions, fauchés un à un, entre dissonance morale et déni. Keller, lui, est conditionné par un mantra qu’il récite lors de l’ouverture. « Espérer le meilleur et se préparer au pire ».
Keller Dover est de ceux que cette catastrophe humaine terrasse irrémédiablement. Avant même l’enlèvement de sa fille, le personnage s’est construit sa propre prison par instinct. Au fin fond d’une petite bourgade anonyme, il a posé des barreaux aux fenêtres, emmagasiné les vivres, muni ses enfants de sifflets, comme si l’apocalypse menaçait. L’apocalypse, ou les autres. Car c’est finalement contre autrui qu’évolue ce père de famille américain, traçant sa voie par lui-même au gré des lois, persuadé de pouvoir faire mieux que les autorités désignées. Lui contre les autres. Toutes ces préventions n’y changent pourtant rien. C’est sous son nez que sa chère fille disparaît. C’est à quelques mètres de son foyer fortifié qu’on lui arrache ce qu’il a de plus précieux. Le drame, amplifié par l’échec de ses dispositifs de sécurité, fait imploser ses repères. C’est la peur qui l’engouffre en premier et le retient captif, puis la folie. L’animosité qui sommeillait en lui, réveillée par une méfiance outrancière et des indices qui paraissent se répondre, se libère en même temps qu’elle referme la porte sur lui. Ce dernier n’a plus que pour lui son expression fétiche.

À la différence de l’inspecteur Loki qui, lui officiellement sur l’affaire, pense le retour des enfants comme étant la seule alternative, Keller n’y songe déjà plus. Dans son regard, que l’alcool et la haine endurcissent, il n’y a plus que la vengeance. Il lui faut une justice. C’est là une récurrence dans la filmographie de Villeneuve : capturer le besoin vital de l’être humain de se raccrocher à l’héroïsme, individuelle ou providentielle, lors d’un état de crise. Pour le protagoniste de Prisoners, s’il s’agit de mener sa propre revanche, d’être son propre héros – chose rendue aisée dans une société régie par la circulation facile des armes –, en empoignant celui qu’il considère être coupable. Il s’enfonce dans l’obscurité, cogne pour faire parler, puis cogne plus fort, convaincu au plus profond de lui d’être sur le bon chemin, prisonnier de son hystérie. Il est pris à son propre piège, soumis à son propre jeu sanglant, lequel le pousse peu à peu dans la fosse où étaient retenues les fillettes. L’idée de prison scelle son destin, et ce formellement : sous terre, là où personne (ou presque) ne peut l’entendre, il attend la fin. Les cadrages et éclairages de Roger Deakins le ligotent pour de bon.
Alors que le générique survient, laissant un (léger) doute sur le devenir du paternel, son emprisonnement final donne à voir toute sa solitude. C’est contre les autres que Keller Dover s’est préparé, c’est seul qu’il a cherché des réponses, c’est seul qu’il termine. Quand bien même les mains se tendaient à lui – ses voisins affectés, Loki et son calme permanent, ses amis. Il est le prisonnier de son isolement volontaire, de son manque de foi en autrui, ce qui ne peut le conduire qu’à son cloisonnement physique. Denis Villeneuve reviendra plus tard à l’essentialité de la communication. Dans l’extraterrestre Premier Contact, il ne se contentera plus du destin d’un seul homme mais de l’humanité toute entière, et exprime le besoin vital d’échanger, sous peine de se noyer dans l’océan le plus noir qui soit. Il glissera là encore quelques mots sur le système américain, résumé à son armée militaire et son pénible désir de jouer les héros internationaux. Pour le cinéaste aujourd’hui parti pour le cosmos, il est capital de laisser Loki et ses lumières nous tendre la main, et mieux : de la saisir.
