Task, à bout de foi [Critique]

Le showrunner de Mare of Easttown retourne aux rues noyées de Pennsylvanie pour une mini-série moite et crépusculaire.
Dans la périphérie industrielle de Philadelphie, un agent du FBI supervise une équipe spéciale dont la mission est d’éradiquer une succession de cambriolages orchestrés par un père de famille insoupçonnable.
Si Task, mini-série signée Brad Ingelsby pour la prestigieuse maison HBO, jouit de bien des qualités, il convient d’admettre que son socle dramatique n’a rien de neuf : dans une Pennsylvanie rincée – au propre et au figuré –, un agent fédéral en perdition traque un ripeur qui pille les refuges d’un club de motards. Le créateur de Mare of Easttown et scénariste des Brasiers de la colère promet là un énième séjour dans ce coin des États-Unis qui l’a vu grandir, à rejouer le sempiternel chassé-croisé du flic et du voleur. Seulement voilà : Ingelsby n’est pas tant intéressé par les dynamiques usées du polar que par celles qui poussent ces habitants du Nord-Est de l’Amérique à combattre leurs démons, jour après jour. Ce qu’il observe avec une acuité remarquable et par le biais, tout de même, de la tragédie policière, c’est une humanité au ralenti, plombée par la faute, la foi et la fatigue. Et pour laquelle il exprime une certaine empathie, mesurée mais indéniable, qui refuse tout misérabilisme. Pas de grand sermon social, pas de métaphore appuyée : seulement le constat d’une lente désagrégation, à la fois morale et économique, comme une rouille qui gagne les âmes avant les murs. Dans Task, le crime n’est jamais qu’un accident de parcours : ce qui importe, c’est le lendemain, la gueule de bois éthique, les gestes minuscules qui tentent de remettre un peu d’ordre dans le chaos. La série démarre d’ailleurs sur cette image précise : les rituels matinaux de ses protagonistes, leur mise en route pour une journée de plus. L’écriture, d’une pudeur désarmante, capte cette fracture entre la banalité du quotidien et la gravité du destin dès cette entame contemplative. Par un montage parallèle, les routes des deux pères de famille – et par extension de leur foyer encombré de fantômes – se croisent avant même qu’un bout d’enquête ait vu le jour. Le rapprochement fait entre les deux personnages est clair, mais moins frappant que la sensation que tout ce beau monde barbote dans la même eau croupie et respire le même air pollué.
HBO retrouve ainsi son goût pour le polar métaphysique, celui qui suinte la sueur, la poussière et la rédemption. Le polar qui regarde ses modèles droit dans les yeux, aussi : Heat pour la chorégraphie des forces contraires, The Town pour les braquages bricolés, True Detective pour la fièvre spirituelle ; jamais pastiche pour autant, car la mise en scène observe les corps avant les armes, les non-dits avant les plaidoiries. Une façon de cadrer qui fait exister ces nombreux personnages, plus passionnants et torturés les uns que les autres, dans toute leur épaisseur et laisse la place aux comédiens de faire des étincelles. C’est le cas de Mark Ruffalo, sans surprise, plus gros nom associé au projet, qui trouve la note juste dans son interprétation d’un policier ravaudé, globalement à la ramasse, mais diablement attachant. En contrepoint, Tom Pelphrey, nettement moins connu mais familier du petit écran après avoir fait ses classes dans Banshee et Ozark, n’a rien à lui envier : avec son charisme félin, l’acteur accapare le champ, et le reste du plateau suit. Un indice supplémentaire de ce qui rend la mini-série si addictive, sans qu’elle n’ait à truquer son tempo ou céder aux cliffhangers putassiers. Cette dernière entretient bien un sentiment d’urgence qui contraint les personnages à se mouvoir en permanence, avec ce braquage qui tourne mal et son lot de conséquences regrettables, mais ne paraît jamais se plier à une autre mesure que celle du remords. Ingelsby s’en remet à la froideur du réel. Nulle nécessité de hausser le ton pour susciter l’attente : le désastre avance seul, au pas d’un monde en bout de course. L’on observe des hommes qui s’activent à sauver les débris d’un système qui se délite sous leurs mains. C’est peut-être ce que la série raconte le mieux : non pas la chute, mais la continuation obstinée du drame, cette manière proprement humaine de refuser la fin tant qu’il reste un souffle à défendre. Task trouve là son poids, dans cette entêtement mélancolique qui lui colle à la peau.
