A Knight of the Seven Kingdoms, chevalerie légère [Critique]

À la différence de Game of Thrones et du préquel House of the Dragon, A Knight of the Seven Kingdoms revendique un héroïsme ordinaire qui éclaire autrement l’univers de George R. R. Martin.
À une époque où la lignée Targaryen détient encore le Trône de fer et où le souvenir du dernier dragon n’a pas encore disparu de la mémoire collective, deux héros improbables errent dans Westeros : un jeune chevalier naïf mais courageux et son petit écuyer.
Passionné par la fabrique du passé, George R. R. Martin n’ignore pas que l’Histoire s’écrit toujours au pluriel. Son œuvre s’en fait l’application concrète, d’abord par un recours constant à la multiplication des points de vue, puis par la diversification des modes narratifs : le cycle du Trône de fer déroule une fresque chorale aux ramifications dynastiques, le préquel Feu et Sang emprunte la forme d’annales historiques compilées par des mestres, Les Aventures de Dunk et l’Œuf celle de nouvelles picaresques. À chaque itération, son régime propre, ce que la chaîne HBO a tenu à honorer en produisant les adaptations télévisées de ces textes et réitère avec A Knight of the Seven Kingdoms, spin-off qui ne tergiverse pas : quelques secondes après avoir enterré solennellement son maître sous un arbre, Duncan, le fameux chevalier auquel fait référence le titre, se met à déféquer derrière le tronc. La musique, qui s’était faite solennelle, est interrompue net par le bruit trivial de la chose. Cette saillie scatologique, répétée tout au long de la saison – on vomit, on crache, on urine avec une constance rabelaisienne –, proclame le ton de la série, son refus catégorique de la grandiloquence, son ancrage résolu dans la bassesse du vivant. Là où House of the Dragon répondait à Game of Thrones par l’inflation spectaculaire (plus de dragons, plus de batailles), cette nouvelle déclinaison résiste à la redite par le dépouillement. Six épisodes d’une trentaine de minutes : le format reflète la modestie de l’aventure narrée, celle d’un chevalier fauché se rendant à un tournoi de province avec pour seul compagnon un gamin chauve devenu son écuyer. Aucune magie, aucun dragon. Un siècle avant les événements de la série mère, les Targaryen règnent encore sur Westeros, mais leurs créatures ont disparu et ne reviendront qu’avec Daenerys. Une absence qui semble, à première vue, condamner A Knight of the Seven Kingdoms à la saleté, à une insistance marquée sur ce que l’existence a de plus concret et de plus vulnérable, mais cette veine grotesque, au-delà de son apparente subversion, assume une charge politique évidente : illustrer un monde privé de spiritualité, où les dieux sont censés récompenser les braves et rendre justice, mais où la réalité se résume à des coups de masse et à la fragilité des enveloppes charnelles.
Le tournoi qui connecte entre elles les péripéties de cette première saison se révèle ainsi ce qu’il est : un concours de vanité féodale, théâtre d’un vide existentiel où l’honneur se pèse en armures et se compte en lances brisées. Dans ce monde sans transcendance, les joutes exposent le creux des rituels chevaleresques, la vacuité d’un spectacle qui perpétue les hiérarchies sociales sous couvert de gloire martiale. Le cynisme typiquement contemporain auquel la série aurait pu céder est néanmoins retenu par une lueur d’idéalisme inattendu : A Knight of the Seven Kingdoms revendique l’héroïsme ordinaire, scrute ce qu’il reste de noblesse dans un décorum gangrené par la corruption et rompt par là avec l’héritage nihiliste de Game of Thrones, qui sponsorisait la loi du « tous pourris ». Ici, l’honneur existe, fragile mais têtu, et s’incarne dans des corps qui en trahissent la présence. Celui de Ser Duncan le Grand, avant tout autre : colosse qui trébuche sur les codes aristocratiques, animé d’une croyance indéfectible dans un mythe moyenâgeux déjà caduc. Œuf, l’enfant qui l’accompagne, lui oppose un contraste qui dépasse la seule apparence, son esprit alerte compensant sa silhouette minuscule. Tendre et palpable à l’écran, leur amitié puise dans un archétype éprouvé que le programme plie à sa dramaturgie : le guerrier imposant et le gosse particulier, modèle codifié par Lone Wolf and Cub et massivement décliné depuis – La Route, The Last of Us ou The Mandalorian. Sauf que A Knight of the Seven Kingdoms actualise ce duo en l’affranchissant de toute dimension messianique. La complicité des protagonistes se tisse plutôt à travers des micro-événements du quotidien, palabres autour d’un feu de camp, incompréhensions culturelles qui se résolvent par l’expérience partagée, apprentissages mutuels arrachés au voyage. La modestie du show est aussi là, dans la simplicité des interactions, le naturel avec lequel l’intrigue se joue, l’absence d’ellipse cache-misère et de prophétie forçant les enjeux. Et dans son budget, logiquement moins pharaonique que celui dévolu à House of the Dragon. Mais HBO ne relâche rien de son exigence coutumière : avec un tel boulot de caméra, décor et costume, le spin-off n’a pas à rougir face au reste des productions de fantasy pour le petit écran. Face à celles pour le grand non plus.
