Severance (Saison 2), dissociation avancée [Critique]

La deuxième saison de Severance pousse son concept à l’extrême et explore avec force les dérives du travail, la fragilité de l’identité… et la puissance de l’amour.
Mark et son équipe apprennent à leurs dépens qu’on ne plaisante pas avec les frontières de la dissociation. Leurs tentatives d’éveil déclenchent une série de réactions en chaîne qui les dépassent.
Trois années se sont écoulées depuis que nos yeux de téléspectateurs ont croisé pour la première fois ceux, étrangement illuminés, des employés de Lumon Industries. Trois années qui furent interminables, à vrai dire. La faute à un cliffhanger cruel qui ne pouvait que, après neuf épisodes de haute volée, faire du retour de Severance un événement de télévision. Aussi douloureuse fut-elle, l’attente en valait la peine, tant cette deuxième saison honore ses promesses, et davantage. Le concept de départ – une opération médicale scindant la personnalité du sujet en deux, une moitié réservée à la vie privée, l’autre au professionnel – continue d’alimenter le petit cauchemar bureaucratique qui rendait la première saison si fascinante et dérangée, mais motive à présent un ballet sentimental aussi mystérieux qu’inquiétant. C’est que nos héros, tout plein de nuances, bravent toujours plus de zones d’incertitude et se doivent de gérer des désirs de plus en plus difficile à contenir. La série se laisse ainsi aller à une structure narrative délibérément instable, laquelle semble se désagréger de scène en scène pour coller aux déambulations physiques, mais surtout (senti)mentales), de l’équipe. De ce fait, si le principe de dissociation reste bien en place, le cadre, lentement, s’anime d’un souffle plus intime, d’une chaleur paradoxale née du frottement entre pulsion d’émancipation et inertie institutionnelle. Les temporalités s’entortillent, les consciences s’ébrèchent, les cœurs aussi, et l’idée même de personnalité se met à vibrer selon des modulations inédites. En redoublant d’ambiguïté, en brouillant les lignes de fuite à grands coups de romance contrariée, Severance entend moins éclaircir son univers cryptique que le rendre plus dense, plus sensible, plus perméable aux affects. Le romanesque s’y fraie un passage presque logique, dans sa forme la plus dépouillée, et tandis que les points de vue se déplacent, que les perspectives s’élargissent, le show fait le choix du trouble, abandonnant la bonne vieille chasse aux réponses au profit d’un déséquilibre continu – et salvateur.
Dans un programme aussi consciencieux du moindre détail, un tel chambardement a nécessairement une incidence sur la forme. Le décorum en est le premier impacté. Les bureaux aseptisés de Lumon se peuplent de figures nouvelles, aussi suspectes que toutes celles croisées jusque-là. Le dehors n’est guère plus rassurant : les paysages extérieurs semblent n’appartenir à aucun monde connu, trop réels pour ne pas avoir l’air rêvés. Pour accompagner cette mue, et ce revers romantique qui innerve désormais l’intrigue, la grammaire visuelle se complexifie en split-screens, faux raccords, glissements de focale, tout concourant à traduire l’érosion cognitive des dissociés, ces salariés dont l’identité ne tient, parfois, plus qu’à un fil. La frontière entre les « innies » et les « outies » devient le nouveau terrain de guerre : non plus celui du corps, mais de la conscience, de la responsabilité, du consentement. Une manière pour la série de réaffirmer son actualité en traitant de la possibilité d’un sujet libre dans un système morcelé, où l’empathie coûte cher et le souvenir sert d’outil de contrôle. Et l’amour, toujours, fait office de faille dans le code. Par endroits, un regard échappe aux caméras de surveillance, une poignée de main tarde à se défaire, une lueur mélancolique se devine dans l’œil. Des brèches minuscules, mais irréversibles. En parallèle, la satire corporatiste dévie vers un ésotérisme managérial, transformant ses mantras en dogmes et sa blancheur clinique en symbole de cette cécité organisée. Pourtant, sous ces surfaces stériles, une pulsation sourde parcourt les veines du dispositif : une secousse qui échappe à la syntaxe du contrôle. Severance ne cherche plus tant à opposer émancipation et aliénation qu’à les confondre, les mêler jusqu’à l’indistinction, révélant mieux que mille thèses la condition contemporaine : celle d’individus segmentés, calibrés, rendus à la fois productifs et perdus, et dont les actes les plus sincères – aimer, se souvenir, désobéir – ne trouvent d’espace qu’en secret, à l’ombre des scripts.
