The Summer Hikaru Died, mourir peut attendre [Critique]

Fable à la fois tendre et dérangeante, cette adaptation du manga à succès de Mokumokuren ose affronter, avec une grande sensibilité, les plus délicats des sentiments humains.
Hikaru et Yoshiki sont deux amis d’enfance. Mais un jour, les doutes de Yoshiki se confirment : Hikaru a été remplacé par « autre chose ». Yoshiki décide de poursuivre son quotidien aux côtés de cet être.
Le double, au cinéma comme en littérature, charrie son lot de menaces. L’intrus qui prend notre apparence pour mieux nous supplanter, l’imposteur qui sape la confiance dans ce que l’on voit : un motif qui a autant fait le bonheur de Robert Louis Stevenson que des plus contemporains David Lynch et Satoshi Kon. The Summer Hikaru Died le reprend à son compte, mais en déplace subtilement les coordonnées. Dans cette adaptation du manga à succès de Mokumokuren, l’usurpation n’a rien d’un événement spectaculaire, encore moins d’un assaut extérieur. Elle s’immisce dans le quotidien comme une évidence, apaise autant qu’elle inquiète. Disparu au cours de l’hiver, Hikaru revient parmi les siens avec la même voix, les mêmes souvenirs, la même légèreté. Mais quelque chose cloche. Yoshiki, son ami d’enfance, le sait dès les premiers instants de leurs retrouvailles, et choisit pourtant de continuer comme si de rien n’était. Ce consentement à l’illusion, ce refus d’affronter la disparition, constitue le cœur battant de la série animée, laquelle ambitionne de caresser des sujets aussi sensibles que le deuil – et toute la difficulté de le faire – en racontant comment un jeune homme s’en détourne sous l’influence de forces occultes.
Ce rapport ambivalent à l’absence imprime sa marque sur la structure même du récit, qui adopte dès ses prémices les codes du slice of life, ceux d’une chronique adolescente baignée dans la torpeur d’un été rural : plans contemplatifs, dialogues anodins, temporalité étirée qui laisse au trouble le temps de s’installer. Mais cette douceur se désagrège régulièrement. Elle cède sous l’effet d’images d’une intensité presque hallucinatoire, entre visions psychédéliques, altérations de la résolution qui troublent la lisibilité du cadre et irruption d’une horreur organique qui déchire la surface tranquille du réel – ce qui ne manque pas de rappeler les visions terrifiantes de John Carpenter dans son matriciel The Thing, dont le récit de Mokumokuren prolonge à sa manière l’imaginaire de la contamination. La forme traduit ainsi la complexité du propos, son balancement permanent entre réconfort et effroi, amitié et terreur. The Summer Hikaru Died est moins une histoire de possession qu’une étude sur l’impossibilité d’accepter la fin, sur cette pulsion étrange qui pousse à préférer une présence imparfaite au vide définitif. C’est dans cet espace incertain, à la fois familier et monstrueux, que la série frappe avec le plus de force et de précision : en rendant visible ce que l’amour fabrique pour survivre à ce qui n’est plus.
Si The Summer Hikaru Died exerce un tel pouvoir de fascination, c’est peut-être également parce que la série ne s’en tient jamais à un seul registre émotionnel ni à une seule idée de ce que signifie « rester » auprès de quelqu’un. Elle interroge, dans toute leur complexité, les formes que peut prendre l’attachement lorsqu’il se heurte à l’irréversible, et les zones grises dans lesquelles il s’exprime. L’œuvre met en lumière un spectre d’expériences rarement abordées avec autant de subtilité : la tentation de nier la douleur liée à la perte, bien sûr, mais aussi la peur de l’oubli, la dépendance qui s’installe quand le manque devient insupportable. À mesure que l’intrigue progresse, ces dynamiques s’entrelacent et se contaminent, faisant vaciller les repères habituels entre affection sincère et pulsion d’appropriation, entre fidélité et refus d’évoluer. Le fantastique sert ici de prisme pour sonder ces contradictions : il enregistre les désirs contradictoires qui animent les êtres, cette envie paradoxale de protéger et de contrôler, d’aimer et de retenir. Au fond, The Summer Hikaru Died ne décrit pas seulement une relation bouleversée par la mort ; elle élabore une réflexion sur ce que signifie aimer dans un monde traversé par l’impermanence, sur la manière dont le lien se recompose, s’altère ou se réinvente face à l’inéluctable, et sur la fragilité de ces attaches que l’on croit éternelles.
