Demon Slayer : La Forteresse Infinie, diable de conclusion [Critique]

Le premier volet de la trilogie Demon Slayer, consacrée à l’arc final du manga phénomène, exacerbe les qualités de la série animée, mais aussi ses vieux travers.
En portant secours à leur chef, Tanjirô et les piliers tombent dans le piège de Muzan et se retrouvent projetés au cœur de la Forteresse infinie, bastion démoniaque où s’engage la bataille finale.
Cinq ans après avoir embarqué le monde entier à bord du Train de l’Infini, Ufotable engage un pari audacieux : scinder l’ultime arc du phénomène Demon Slayer en trois longs-métrages, imaginés comme les étapes d’une même bataille continue. La Forteresse Infinie inaugure ce cycle en prenant le relais exact de la quatrième saison, soit en précipitant d’emblée ses protagonistes – la crème de la crème des pourfendeurs de démon – dans un espace clos, instable, voué à absorber la totalité de la lutte contre le grand méchant Muzan. Château vertical, couloirs qui s’étirent sans fin, salles pivotantes : ce décor mouvant qui donne son titre au film condense l’ambition du projet, à la fois piège et théâtre, machine scénographique où les animateurs peuvent libérer toute leur virtuosité. Le studio tend ici son langage au maximum, entre intégration frontale d’éléments 3D, chorégraphies taillées pour le grand écran et bande-son qui scande le fracas des lames. Chaque escalier qui se tord, chaque paroi qui se disloque, réinvente l’espace de l’affrontement et confère au récit la forme d’une cérémonie guerrière, les combats telles des consécrations. Une entrée en matière qui annonce autant la grandeur du spectacle que la fatigue d’une formule que cette conclusion hors norme suit d’un peu trop près. C’est que ce premier volet s’organise en une suite d’épreuves autonomes qui renvoient irrémédiablement aux origines sérielles de l’œuvre. Le long-métrage avance ainsi par blocs, par à-coups, enchaînant les décharges d’énergie et les pauses commémoratives. D’un côté, l’ivresse de la vitesse : ces chorégraphies qui font scintiller l’écran, la caméra comme prise dans le courant furieux des assauts. De l’autre, le (mauvais) réflexe de l’interruption, du flashback larmoyant par lequel Demon Slayer exhume les drames enfouis des antagonistes. L’action se vit dès lors sur un tempo singulier, fait d’accélérations foudroyantes et de suspensions mélodramatiques. La Forteresse Infinie tire de ce contraste une intensité émotionnelle qui n’est pas sans force, mais qui trahit une certaine dépendance aux schémas répétitifs, ainsi qu’un manque de confiance dans l’évidence de ses images.
Car, il faut bien le dire, les images de Demon Slayer sont d’une limpidité peu commune, à la fois pour l’extrême lisibilité du trait – y compris lorsque le plan est saturé d’informations ou que celui-ci semble se tordre sous la puissance des frappes – et pour la symbolique éclatante qui en émane. À chaque technique employée par les protagonistes répond une ligne dramaturgique correspondante : l’éclair traduit la fulgurance d’une rivalité fraternelle, la flamme la rage d’une vengeance différée, le poison la trace d’un traumatisme encore vif, etc. Tout un ensemble de motifs visuels qui condensent en quelques secondes le drame sous-jacent, donnant aux affrontements l’allure d’une parabole tragique. De facto, le duel n’est jamais qu’un choc d’épées : il devient règlement de comptes, mémoire d’une perte ou encore miroir d’une rancune. Le décor, par sa modularité, ne fait qu’amplifier cette dimension allégorique en assignant à chacun son arène, comme si l’espace lui-même redistribuait les rôles. D’où le regret de voir La Forteresse Infinie sacrifier son rythme et ses meilleurs élans à l’insertion systématique de retours en arrière, censés confier au spectateur les ultimes paramètres du combat. Leur défaut ne réside pas tant, en vérité, dans ce qu’ils racontent que dans la manière dont ils s’imbriquent, puisque ces détours temporels offrent parfois de beaux morceaux de tragédie – le démon soudain replacé dans son passé humain, l’adversaire rendu digne d’une compassion inattendue – et participent d’un assombrissement sensible de l’intrigue. Les rares parenthèses comiques sont évacuées avant les premières passes d’armes, ne laissant plus aucune échappatoire burlesque à des héros bien forcés d’assumer la gravité de cette dernière aventure. Demon Slayer n’a jamais vraiment camouflé la violence souvent extrême de son univers et accouche là encore de visions proprement décourageantes : regards éteints, geysers de sang, chairs entaillées, cris d’agonie qui s’éternisent. Le film d’animation se montre également implacable quant au destin de ses personnages centraux, lesquels combattent comme si la mort tenait déjà la chandelle. Reste à voir jusqu’où la trilogie osera pousser la messe noire.
