Sirāt, la dernière fête du monde [Critique]

Porté par une mise en scène hypnotique et un souffle métaphysique, Sirāt la dernière fête du monde [Critique] déplace les repères du récit d’aventure pour explorer les secousses d’un monde à l’agonie.
Au cœur des montagnes du sud du Maroc, Luis, accompagné de son fils, recherche sa fille aînée qui a disparu. Ils rallient un groupe d’individus en route vers une énième fête dans les profondeurs du désert.
Le film débute par un grondement. Un mur d’enceintes dresse ses masses noires contre la roche ocre, les basses s’écrasent sur la falaise comme des vagues primitives, et dans la poussière d’un canyon, les corps s’abandonnent à une transe qui tient autant de l’orgie que de la cérémonie païenne. Immédiatement, Sirāt annonce la couleur : Oliver Laxe n’aborde pas le cinéma comme un simple art du récit, mais comme un champ de forces où l’image, le son et la matière s’entrechoquent. La mise en scène s’immerge dans cette fête clandestine au milieu du désert, enregistre ses vibrations les plus infimes, tente d’en restituer la cadence, cherche dans ce chaos un battement commun. Et pourtant, cette euphorie première n’a rien d’innocent : elle précède la dispersion brutale de la fête par l’armée, rappel violent qu’ici la pulsion dionysiaque se déploie sous l’ombre d’une époque au bord du gouffre. C’est dans ce contraste initial – l’ivresse collective et l’intrusion du réel – que se révèle la vraie dynamique du long-métrage. Car celui-ci n’est jamais tout à fait ce qu’il paraît : road movie initiatique, chronique de fin du monde, parabole spirituelle, il déplace constamment ses repères pour mieux brouiller la frontière entre la fuite et l’épreuve, la liberté et la survie. Au cœur de ce voyage, un père et son fils poursuivent une fille disparue, mais cette quête intime se dissout peu à peu dans un horizon plus vaste, presque mythologique. Comme si la recherche d’un être perdu n’était qu’un prétexte à sonder la possibilité même d’un chemin. Ce pont mince et coupant qu’évoque le titre, suspendu entre la chute et le salut.
La singularité du regard de Laxe s’exprime dans cette manière de capturer l’épuisement sans jamais en faire un événement spectaculaire. Sa mise en scène s’attache aux dissonances, aux résistances minuscules qui trouent l’intrigue : une roue qui s’enlise, un moteur qui s’essouffle, un convoi immobilisé par une tempête de sable. Autant d’accidents qui ne ralentissent pas la course mais en révèlent la sève, comme si le voyage importait moins pour sa progression que pour ses accrocs. La bande son participe de cette approche : les basses ne rythment pas l’action, mais sculptent l’espace, redessinent le relief, font vibrer le vide jusqu’à ce qu’il constitue personnage à part entière. En cela, Sirāt explore une forme d’existence dans un monde à bout de souffle, où chaque pas engage le corps entier et chaque silence pèse comme une menace. Au creux même de cette virtuosité se loge une ambiguïté tenace : en s’éloignant des conventions narratives, le réalisateur se retrouve à flirter avec l’abstraction pure, au risque de laisser sa charge émotionnelle s’évaporer dans le sable. L’entreprise du protagoniste se dissout dans un flux d’images tantôt hypnotiques, tantôt opaques, au point que l’histoire s’efface derrière la pure expérience sensorielle. Une mutation qui prépare à la plus belle idée de Sirāt : montrer que la fin du monde n’a rien d’un grand fracas, qu’elle ressemble plutôt à une lente dérive, où l’on avance encore par instinct, à la recherche d’une lumière qui se dérobe. Comme si l’apocalypse ne survenait jamais vraiment, mais s’étirait à l’infini dans nos gestes les plus simples, dans cette obstination à avancer malgré tout.
À mi-parcours, le long-métrage opère un virage déroutant. L’atmosphère patiemment construite par la musique, les maigres péripéties et les respirations entre elles s’envole brutalement, cède la place à une violence frontale, sans prémices ni explications. Des personnages chutent, des explosions balayent l’écran, la traversée se mue en piège et la route en champ de mines. Ce choc, Oliver Laxe le conçoit manifestement comme une secousse nécessaire : un moyen d’arracher le spectateur à l’état d’hypnose dans lequel il l’avait lentement installé, de rappeler que sous les battements de la fête gronde toujours le danger du désastre. Le procédé n’est pas nouveau – d’Antonioni à Haneke, nombreux sont les réalisateurs qui ont choisi d’introduire la violence comme une rupture de régime – mais l’abrupteté de ce décalage interroge la cohérence de l’ensemble. En effet, cette irruption a un effet paradoxal : elle donne certes une épaisseur politique au film, rappelant que l’univers que traversent ces personnages n’est pas seulement un décor symbolique mais un espace concret, secoué par la guerre, la peur et la mort ; mais elle déséquilibre aussi l’édifice construit au fil du scénario, comme si l’expérience cherchait soudain à justifier sa gravité par l’excès. Le cinéma de Laxe, si attentif à l’invisible, paraît alors céder à la tentation d’une imagerie grandiloquente qu’il s’était jusqu’ici appliqué à éviter. Cette volte-face traduit autant les forces que les failles de Sirāt, œuvre ambitieuse et inégale, capable de fulgurances saisissantes comme d’égarements frustrants, mais dont la démesure, même imparfaite, témoigne d’un regard prêt à tout risquer pour saisir son époque.
