Conjuring : L’Heure du jugement, la messe est dite [Critique]

Douze ans après être devenus les stars du cinéma d’épouvante grand public, les Warren se frottent à leur dernière enquête dans un quatrième épisode bien peu inspiré.
Alors qu’ils espéraient une nouvelle vie, Ed et Lorraine Warren se voient impliqués dans une dernière enquête qu’ils n’auraient jamais dû accepter. Dans la maison de la famille Smurl, un mal ancien les attend.
Dernière messe pour les Warren. Plus d’une décennie s’est écoulée depuis que James Wan les a élevé au rang d’icônes de l’épouvante populaire, les installant dans l’imaginaire collectif comme un couple de guetteurs, témoins privilégiés d’un demi-siècle de hantises américaines. Autour d’eux, le « Conjuring-verse » s’est ramifié à la manière d’un arbre généalogique démoniaque. Poupées de porcelaine aux yeux fixes, nonnes au rictus livide, âmes innocentes piégées entre des murs qui bruissent de voix inquiétantes : des entités reliées entre elles par un fil d’or industriel, qui aura transformé un duo (bien réel) de chasseurs de fantômes en pilier d’un empire horrifique à la rentabilité exemplaire. À Michael Chaves, déjà responsable de La Malédiction de la Dame blanche, de Conjuring : Sous l’emprise du Diable et de La Nonne : La Malédiction de Sainte Lucie, revient aujourd’hui la charge de refermer ce chapitre central. La promesse d’adieu est purement commercial : le produit, lui, consiste à revendre une fois encore la scène inaugurale, sous prétexte de boucler la boucle. L’Heure du jugement remonte ainsi à la source, en évoquant la naissance de Judy Warren, fille unique du couple, menacée dès le berceau par une présence malfaisante, avant de projeter son récit dans l’Amérique de 1986, où l’imaginaire occulte trouvait déjà refuge dans les salles de cinéma – entre Poltergeist et Ghostbusters – plutôt que dans les salons obscurs de Pennsylvanie. Un auteur moins routinier aurait sans doute pu en tirer une méditation sur la transmission, le vieillissement, l’époque ou l’usure d’un tandem héroïque confronté à ses doubles démoniaques. Chaves n’y voit qu’une occasion de remâcher les procédés d’autrefois : une relique supposément hantée, une famille martyrisée, un exorcisme surjoué, etc. Tout ce qui, en 2013, avait retrouvé la vigueur du gothique classique se rejoue ici comme une parodie involontaire, où la peur s’étiole dans la répétition et l’imagerie se réduit à une copie délavée de l’original.
L’épouvante se heurte ici à sa propre démonstration. La caméra cisaille l’espace sans conviction, change de point de vue comme pour conjurer l’absence d’idées neuves, et finit par exhiber l’artifice qu’elle voulait recouvrir. Le fameux miroir autour duquel tourne l’intrigue cristallise l’impuissance esthétique qui ronge ce quatrième opus, lui qui ne produit qu’un reflet stérile, surface close incapable d’ouvrir la moindre brèche vers l’invisible. Tout y est surexposé, rabâché : l’objet cesse d’être danger pour se réduire à un accessoire de plateau, un gadget de pacotille. Chaque tentative de frisson s’épuise dans la répétition et révèle une mise en scène qui ne suscite plus de tension, mais en mime les signes comme des automatismes. L’effroi, nourrie par le silence et la durée chez Wan, se trouve ici étouffé par une prolifération de signaux appuyés, qui dissipent aussitôt l’attente qu’ils prétendent nourrir. De surcroît, L’Heure du jugement s’abrite derrière une tonalité domestique qui n’arrange pas son cas. L’intrigue familiale prend non seulement le pas sur la dimension fantastique, mais retombe également en chronique sentimentale, la menace surnaturelle n’étant plus qu’une excuse pour rejouer la cohésion du foyer. Cette orientation, déjà perceptible dans l’épisode précédent, trouve ici son paroxysme : les visions maléfiques ne surgissent que pour rappeler, en creux, la solidité d’un noyau familial conçu comme ultime rempart. Mais derrière cette façade, c’est une logique de continuité industrielle qui se profile.Conjuring 4annonce la retraite d’un couple fondateur, tout en instaurant discrètement la relève, comme si le futur de la franchise s’écrivait déjà dans l’ombre de ce dernier rituel. Ce double mouvement – feindre la clôture tout en préparant l’après – signe une impasse. Car au moment où le genre se régénère par des gestes neufs à l’international, la franchise s’entête à ressasser la même liturgie, au risque de sceller son mythe dans l’image rassise d’un patrimoine épuisé.
