Solo Leveling, l’ascension fulgurante [Critique]

Produit avec soin, la première saison de Solo Leveling nourrit un commentaire salé sur la société sud-coréenne en amont de scènes d’action percutantes. Une réussite qui file droit au but.
Dans un monde dans lequel les chasseurs doivent combattre des monstres pour protéger l’humanité, un mystérieux programme donne au plus faible d’entre eux la compétence rare de monter en puissance.
C’est l’apanage des histoires populaires que d’être déclinée sous tous les formats, pour tous les publics. Ainsi, Solo Leveling, série de romans web sud-coréenne aux deux millions de lecteurs, fut transposé en webtoon avant même la fin de sa parution initiale, succès oblige. Bientôt, ce sera en jeu vidéo et en kdrama. Pour l’heure, afin de tabler sur ses quatorze milliards de pages lues dans le monde, l’œuvre de Chugong bénéficie d’une adaptation en série d’animation menée par les japonais de chez A-1 Pictures. Le studio est tout trouvé : ses animateurs se sont fait la main avec Sword Art Online, une autre licence qui aime à piocher dans l’isekai (sous-genre de la fantasy nippone impliquant des réalités parallèles) pour composer son univers. Piocher, et uniquement, car les deux récits se bornent aux mécaniques les plus rudimentaires du genre. Pour Solo Leveling, il est presque question d’inverser la dynamique fondamentale de celui-ci, en téléportant les monstres dans notre monde ; le trajet est d’ordinaire réservé aux humains. Mais le postulat est légèrement plus complexe, comprenant également chasseurs de créature, super-pouvoirs, donjons et système de récompense, et une étrange interface, qui permet à Sung Jin-woo (notre protagoniste du jour) d’améliorer ses compétences à sa guise. Lui que l’on présente comme « le plus faible » des pourfendeurs accède miraculeusement à d’extraordinaires facultés, faisant voler en éclats sa réputation de faiblard parmi ses pairs. L’auteur s’en défend, mais la localisation de sa fiction n’est pas anodine : l’ascension fulgurante du héros lui sert à relever les facettes les moins joyeuses d’une Corée du Sud aussi intéressée par le profit qu’elle est fracturée socialement. La traque des monstres y est un business commun, leurs ressources une nouvelle monnaie, tandis que les combattants se répartissent selon leur puissance – soit leur potentiel à remplir les caisses des grosses entreprises. Autant dire que Solo Leveling se fait caricature légèrement grinçante d’un pays qui ne pose jamais assez d’étiquettes hiérarchiques sur ses citoyens, une tendance que Jin-woo envoie valser en grimpant les échelons en quatrième vitesse (l’équivalent de trois clics). Et ce, alors que la voix-off matraque qu’il est impossible de quitter son rang.
Il serait cependant exagéré de concevoir l’œuvre de Chugong (et, par extension, son adaptation animée) uniquement en pamphlet anti-capitaliste, cette dimension se résumant au sous-texte, à un plan bien moins crucial et central que celui de l’action. Ici, la bagarre prime. C’est par son intermédiaire que Solo Leveling dégage le gros de ses thèmes, le développement du protagoniste passant par l’acquisition de techniques et le déblocage de niveaux, sur le modèle d’un jeu vidéo. Comme d’autres avant elles, cette fable fantastique interroge la corrélation entre gain de puissance et perte d’humanité, ou comment le statut divin corrompt mêmes les âmes les plus tendres. Les animateurs s’en donnent à cœur joie pour illustrer les progressions et les vacillements, pariant sur une mise en scène toujours plus aérienne et percutante, acquittée des lois de la physique, et un trait archi-précis, confirmant sa production blockbusteresque. À ce titre, la série emploie comme sa cousine Jujutsu Kaisen le motif graphique du débordement pour amplifier les effets d’une pyrotechnie massive, trop intense pour être restituée par le style classique. Le déplacement des corps devient alors subliminal, lisible par un flux d’images saccadées, quasiment aveuglantes, et l’impact des coups finit de choquer les plans, repeints d’une seule couleur. D’une efficacité remarquable, cette proposition graphique d’une demi-seconde rejoint l’idée que l’ancien raté Jin-woo s’extrait (même brièvement) du champ de vision humain. Et la forme colle au fond. Du reste, Solo Leveling n’est pas du genre à s’embarrasser. Sous-intrigues minimales, personnages secondaires insipides, mythologie (pour l’instant) inexistante : son scénario relève d’une épure stricte, pas contrarié par le surplus d’enjeux, à peine enrobé de mystère, mais sa cadence élevée fait illusion. Cette première saison file droit au but avec une directivité identique à celle de son héros. Ses victoires à la pelle, suivant des affrontements on ne peut plus cathartiques, n’attendent que d’être complétées par un univers moins unilatéral, ce que promettent ses toutes dernières secondes.
