KPop Demon Hunters, chants de bataille [Critique]

Après Spider-Verse, Sony Pictures Animation s’empare du phénomène K-Pop pour une aventure musicale entraînante et pas si tendre avec l’industrie qui l’encadre.
Les membres d’un groupe de K-Pop célèbre doivent concilier leur vie sous les feux de la rampe et leur identité secrète de chasseuses de démons, le tout baignant dans un décor coloré de mode, de cuisine, de style et du mouvement musical le plus populaire de la génération actuelle.
Un groupe de pop coréenne qui, entre deux concerts à guichets fermés et trois passages télé, combat des créatures démoniaques armées de sabres phosphorescents : KPop Demon Hunters tient tout entier dans cette prémisse extravagante que Maggie Kang et Chris Appelhans, le duo à la réalisation, refusent d’édulcorer. Le film mobilise un folklore mystique où les chanteuses populaires forment depuis des siècles la première ligne de défense contre les forces du mal, convertissant l’amour de leurs fans en bouclier protecteur. Face à elles, un quintette masculin fraîchement débarqué, aussi séduisant que suspect, dont les membres cachent sous leurs tenues de scène des intentions franchement apocalyptiques. Le script se scinde donc en deux batailles simultanées : la guerre sourde que se livrent ces groupes rivaux pour conquérir le cœur du public (et accessoirement sauver l’humanité), doublée des tourments intimes de la leader du trio féminin qui dissimule à ses coéquipières sa filiation démoniaque. Cette double échelle – spectacle cosmique et angoisse existentielle – permet au scénario de jongler entre déflagrations surnaturelles et vulnérabilité adolescente, l’une alimentant constamment l’autre. Le dispositif offre surtout à Sony Pictures Animation l’occasion de perpétuer les expérimentations entamées avec la franchise Spider-Verse. Pendant que l’animation occidentale poursuit son obsession du photoréalisme et du mouvement continu, KPop Demon Hunters emprunte aux webtoons coréens et au découpage manga une logique radicalement différente : les corps se statuent dans des poses spectaculaires pendant que la caméra virevolte autour d’eux, reproduisant le rythme syncopé des clips K-pop et des anime classiques. Mieux encore, le film s’autorise des déformations faciales empruntées directement aux mangas – pupilles qui enflent en cœurs roses, traits qui s’effondrent en lignes simplifiées – que la technologie 3D digérait mal jusque-là.
Ce qui aurait pu rester un simple exercice de style s’accompagne d’une ambition sonore qui fait de KPop Demon Hunters une comédie musicale déguisée en film d’action fantastique. Les morceaux – confiés à de véritables producteurs de l’industrie – ne viennent jamais comme des parenthèses décoratives mais irriguent la dramaturgie elle-même. Kang et Appelhans varient constamment la mise en scène de ces séquences : un clip léché aux effets visuels somptueux pour le single phare du trio féminin, une séquence de combat chorégraphiée sur fond de morceau rageur, un duo romantique entre la leader et son rival démoniaque qui suspend momentanément les hostilités pour mieux révéler leurs failles respectives. Cette versatilité fait de la chanson le véritable moteur du long-métrage, bien au-delà du simple habillage. Sous les paillettes, KPop Demon Hunters dissimule d’ailleurs une réflexion sincère sur la honte identitaire et le moule dans lequel l’industrie coule ses talents. Le personnage principal porte en elle cette contradiction déchirante entre ce qu’elle doit paraître (idole irréprochable) et ce qu’elle est réellement (créature hybride rejetée par les deux mondes auxquels elle appartient). Mais le film ne se limite pas à cette quête d’authenticité : il observe avec une ironie tendre les mécanismes de la starification, des communautés de fans qui transforment leurs idoles en divinités intouchables aux stratégies promotionnelles qui calculent la moindre apparition publique. KPop Demon Hunters célèbre la puissance cathartique de la musique pop, sa capacité à fédérer et à consoler, tout en exposant la violence symbolique d’un système qui exige de ses artistes qu’ils renoncent à leur complexité pour mieux correspondre à l’image fantasmée que le public projette sur eux. Le long-métrage parvient ainsi à conjuguer spectacle débridé et lucidité critique, offrant un divertissement aussi malin qu’entraînant.
