Elio, en orbite basse [Critique]

Avec Elio, Pixar garde les pieds sur Terre, un peu trop : sous ses airs d’odyssée spatiale, un film d’aventure bien sage, sauvé par quelques sursauts d’étrangeté.
Elio Solis, un garçon de onze ans qui n’arrive pas à s’intégrer, se retrouve transporté à travers la galaxie et pris pour l’ambassadeur intergalactique de notre planète Terre, après avoir pris contact avec des extraterrestres.
Après avoir longtemps prétendu qu’il n’y aurait pas de suites sans nécessité artistique, Pixar s’en remet désormais à ses licences pour éponger ses errements récents. Les dirigeants de la filiale ne jurant plus que par le dollar, on ne peut que les comprendre : si les projets originaux ont peiné à convaincre hors de la bulle critique – parfois relégués au streaming, parfois boudés en salles –, les prolongations de franchises, elles, continuent d’aimanter les foules. Le triomphe de Vice-Versa 2 l’a rappelé sans ambages. Le simplement nommé Elio se fait ainsi le dernier représentant d’une espèce menacée : dit « original », le vingt-neuvième film du studio à la lampe fait miroiter, à son tour, un retour à la créativité. Et il y a bien, dans son amorce, quelque chose qui résiste à l’évidence avec cet enfant replié sur ses blessures, qui rêve de quitter la planète Terre, non par goût de l’aventure mais par refus du monde tel qu’il est. L’idée, en soi, n’est pas neuve : elle entretient cette tradition du cinéma fantastique qui fait coïncider la fuite vers l’espace avec une tentative de réparation intime. Elio la formule de manière explicite. Le cosmos ne vaut que pour ce qu’il révèle de l’abandon. La mise en place est sèche, immédiate, grave à bien des aspects, et cette frontalité semble, un temps, faire tenir le long-métrage. Celle-ci régit notamment les échanges entre les personnages, magnifiquement écrits lorsque l’histoire reflète leur vulnérabilité, et installe un rapport à l’espace moins spectaculaire que fonctionnel. L’on retrouve là, par éclats, ce que Pixar savait autrefois faire tenir dans ses récits sans effets de manche : une émotion qui ne se déclare pas et un traitement à la fois lucide et pudique de sujets peu accessibles, rendus lisibles pour le grand public grâce à une dramaturgie qui prend au sérieux ce qu’elle manipule. Mais cet équilibre fragile se dissout dès lors que le gamin se voit propulsé hors de chez lui et que sa progression tourne au feuilleton spatial aseptisé.
Son univers se remplit vite, trop vite. Notre (très) jeune héros se retrouve aussitôt à fricoter avec toute sorte de créatures bizarroïdes et à parcourir une intrigue de coalition alien aussi sur-écrite que sous-exploitée. C’est simple : à partir de sa transition vers la science-fiction pure et dure, Elio paraît s’appuyer (des deux mains, voire davantage) sur un paradoxe regrettable – celui de se faire l’étendard de l’originalité au sein d’un catalogue plombé par le phénomène de franchise quand ses propres scénaristes font dans l’élevage intensif de clichés. Le fond et la forme se rejoignent. Certes, quelques plans surprennent par leur profondeur de champ, par la matière de l’eau, par l’épaisseur d’un flou. Certes, certaines entités apparaissent plus libres et difformes, d’un onirisme bricolé qui aurait pu contaminer l’ensemble. Mais ces saillies visuelles finissent digérées par la logique d’un bestiaire normé, sans aspérités, pensé pour cohabiter à l’écran sans jamais inquiéter son spectateur. L’ensemble est cruellement lisible, consensuel, poli à l’extrême. Le postulat même d’un monde extraterrestre s’y réduit à un agencement de formes familières, comme si la dissemblance ne devait exister qu’à condition de rester décorative et surtout plaisante à l’œil. Cependant, deux ou trois séquences contredisent plus nettement ce balisage général, travaillées par une autre grammaire, une autre densité sensorielle. Madeline Sharafian, Domee Shi et Adrian Molina – le film est officiellement réalisé à six mains – y lorgnent du côté de John Carpenter, et plus particulièrement son immense The Thing, en convoquant la figure du double venue d’ailleurs. Un plaisir de courte durée, quasiment subliminal à l’échelle du long-métrage. Autre idée lumineuse, plus pixarienne dans l’esprit et autrement plus durable : Elio parvient à faire naître un dialogue entre la solitude psychologique des terriens et celle, cosmique, d’une humanité isolée dans l’univers. C’est bien la preuve que le studio sait encore viser juste, mais tire désormais à blanc.
