Jumpers, sans les crocs [Critique]

Avec son étang en danger et son méchant politicien bétonneur, Jumpers se rêve en brûlot écologique mais ravale sa férocité dès lors qu’il faut l’assumer sur le plan politique.
Mabel, une adolescente passionnée par les animaux, saute sur l’occasion d’essayer une nouvelle technologie révolutionnaire permettant de communiquer avec eux d’une manière totalement inédite.
« C’est comme dans Avatar ! » Sa professeur de biologie le nie, mais Mabel n’a pas tort : la technologie qu’on lui présente, permettant de transférer sa conscience dans un corps synthétique, tout comme la mission écologique qui préside à sa conception, fait irrésistiblement penser à celle au cœur du blockbuster de James Cameron. Sauf que Jumpers, trentième long-métrage des studios Pixar, ne plante pas son scénario sur une planète lointaine peuplée de grands gaillards bleus, mais dans un coin de l’Oregon, à Beaverton, où le maire local projette de remplacer les clairières environnantes par une autoroute. Qu’elles soient pointées du doigt par un commentaire méta – comme c’est le cas pour Avatar – ou grossièrement déguisées, les inspirations et références pleuvent dans cette production d’une espèce rare, voire carrément menacée, le studio à la lampe ayant renoncé à financer des histoires dites « originales » pour ne fournir que de la suite, du préquel ou du spin-off, bien plus rentable. Le paradoxe est quelque peu embarrassant : la liberté créative que son autonomie industrielle lui octroie, Jumpers la dissout pour mieux s’en remettre à un imaginaire déjà balisé. Parfois par confort nostalgique, avec son prologue qui essaie de répliquer celui, crève-cœur, de Là-Haut. Parfois par fainéantise, les règles du monde animal inculquées à l’héroïne ressemblant étrangement à celles promulguées dans Le Roi Lion. Parfois par opportunisme, ses séquences d’action lorgnant éhontément Les Oiseaux ou bien encore Mission : Impossible. Pour déceler un peu de fraîcheur dans la mare aux décalques, mieux vaut s’intéresser à ce qui leur sert de liant : une énergie folle insufflée par un réalisateur ayant fait ses armes sur les pires (Cars 2) comme les meilleurs travaux de son entreprise (Vice-Versa) et dont l’expérience télévisuelle, principalement en sitcom, lui a offert de tout comprendre à l’art du rebond comique.
C’est donc par cette vitalité que Jumpers cultive sa différence avec le tout-venant pixarien, par la cadence débridée avec laquelle Daniel Chong enchaîne les sketchs dans une aventure qui rime avec nature. Avec son étang en danger, ses protagonistes en guerre et son méchant politicien comme incarnation du capitalisme aménageur, le long-métrage d’animation se veut une fable écologique intransigeante et a l’honnêteté, au moins partielle, d’admettre ce que ses prédécesseurs omettaient. À commencer par le fait que la chaîne alimentaire n’est pas qu’un détail sordide qu’il faudrait taire aux plus jeunes, mais le fondement même autour duquel s’organise tout équilibre vivant. Le script fait naître de ce constat une pelletée de gags hilarants, dont quelques-uns décisifs pour l’intrigue, où la mort frappe subitement sans que cela ait le moindre effet sur le tempo. L’absence de conséquence de ces mises à mort – et donc leur acceptation franche par le film – cristallise bien la hardiesse du projet, mais cette dernière s’arrête là. Quand Jumpers doit trancher sur autre chose que le mangeur et le mangé, le film rengaine. Ce qui l’amène, après avoir fait de son héroïne la porte-parole d’une génération épuisée par l’inaction climatique, à ramener l’engagement de cette dernière à ses racines les plus personnelles, une affaire de promesse tenue. Un rétrécissement qui n’a malheureusement rien d’anodin dans ce contexte : c’est là le choix d’un studio sachant pertinemment que l’indignation collective dérange davantage que le deuil individuel et qui opte sans hésiter pour le second. Souffrant, à l’instar de bien des productions de son époque, de ce réflexe de dépolitisation par personnalisation, Jumpers avance que le dialogue suffit à réparer ce que la cupidité humaine a anéanti et que la coexistence est un idéal accessible plus qu’une négociation permanente et douloureuse. Pour un film comptant autant de canines, le comble est d’être incapable de mordre.
