28 ans plus tard, l’île aux zombies [Critique]

Film d’aventure, mais surtout fable connectée à l’actualité : avec 28 ans plus tard, Danny Boyle dessine une Angleterre contaminée et coupée du reste du monde.
Une communauté de rescapés s’est réfugiée sur une petite île seulement reliée au continent par une route. Lorsque l’un de ses habitants est envoyé en mission sur le continent, il découvre que non seulement les infectés ont muté, mais que d’autres survivants aussi.
Vingt-trois ans (et non vingt-huit) après avoir revitalisé le cinéma d’horreur britannique suite à une décennie d’effacement relatif, Danny Boyle et Alex Garland remettent le couvert pour un troisième volet que plus personne n’espérait et qui reprend le fil dans un monde transformé : le virus a muté, la société s’est recomposée et l’Angleterre, mise en quarantaine par le reste du globe, vit désormais selon ses propres règles. Annoncé depuis des lustres et pensé comme le point de départ d’une trilogie, ce nouvel opus se concrétise, on le sait, à une époque avide de nostalgie et de suites tardives, mais peu habituée à voir des auteurs de ce calibre revisiter leurs propres fondations. Et, dans le cas présent, se mouiller autant en reconduisant les expérimentations formelles des films précédents tout en détournant les règles du « legacyquel ». Pour ce troisième acte – ou premier, donc –, Boyle s’en remet aux yeux d’un enfant dont le regard est encore vulnérable à ce qu’il découvre, et c’est en se positionnant à hauteur de cette figure fragile (un marmot qui n’a connu que cette réalité-là) que le cinéaste recompose l’espace : un foyer perçu de prime abord comme bastion de paix, qui révèle peu à peu ses rituels, sa fermeture, sa soumission à une tradition masculine d’origine incertaine, mais désormais incrustée dans le quotidien. Au-delà du continent ravagé, c’est ce microcosme en vase clos qui inquiète. Clan patriarcal, chasse codifiée, hiérarchie immuable, épreuve virile travestie en rite de passage : l’autorité persiste, se réplique mécaniquement, sans interrogation ni mémoire. Si les infectés évoluent – ils sont ici plus massifs et plus organisés – c’est que les hommes, eux, continuent d’imiter ce dont ils ont perdu la compréhension. Le long-métrage dresse alors deux anthropologies rivales : d’un côté, un ordre ancien qui s’efforce de survivre par la répétition ; de l’autre, une altérité plus floue et brutale, mais déjà capable de produire ses propres formes, ses propres mythes.
Mais ce que Boyle capture de plus frappant, dans ce 28 ans plus tard, c’est une Angleterre devenue île pour de bon, avec son paysage réduit à quelques points cardinaux essentiels : une route submersible, des environnements abandonnés et le silence général d’une société à l’arrêt. C’est une île au sens strict : une terre entourée d’eau, bien sûr, mais surtout refermée sur elle-même, indifférente au continent, réglée sur une administration sans émotion particulière. Cette Angleterre-là n’est pas détruite par la crise ; elle en est plutôt imprégnée, aménagée par elle, intégrée jusqu’au point où plus personne ne la perçoit comme un événement. Le virus ne provoque plus rien, pour ainsi dire, mais organise tout. Il redéfinit la vie collective comme une somme de cercles repliés, d’îlots dans l’île, coupés les uns des autres par prudence ou simple habitude. Cette représentation est politique sans être militante : elle figure, par soustraction, un pays qui ne croit plus au dehors, ni même au dedans, un territoire sans projection vers quoi que ce soit. Une observation que le réalisateur mène sans pathos particulier : l’Angleterre filmée par lui n’est pas une victime mais une conséquence, la forme visible d’un imaginaire qui a cessé de croire en autre chose que sa propre survie. Cette logique d’isolement s’incarne aussi dans la réalisation elle-même, qui prolonge les options esthétiques de 28 jours plus tard en les poussant vers un éparpillement encore plus franc. Le long-métrage reprend notamment le motif de l’image contaminée : plans sursaturés, couleurs agressives, distorsions visuelles, objectif souillé par des fluides en tout genre – autant de manières d’affirmer une mise en scène qui cogne plus qu’elle n’enrobe. Pas de reprise nostalgique pour ce récit d’aventure aux quelques (bons) moments de frousse, mais un passage en force. C’est peut-être cela, sa manière de gérer l’héritage : dénuder la franchise, lui faire rendre gorge, jusqu’à ne plus filmer qu’une idée du cinéma, sans garantie de durée. Imparfait, c’est certain, mais couillu.
