Mickey 17, à corps perdu(s) [Critique]

Après le triomphe de Parasite, Bong Joon-ho revient avec une fable de science-fiction à cent-cinquante millions de dollars, désopilante et anti-trumpiste.
Pour Mickey, mourir est une habitude. Car il est un consommable, engagé volontaire pour tester les dangers auxquels est soumis l’humanité. En cas de décès, il se trouve régénéré avec la plupart de ses souvenirs.
Que fait-on après une Palme d’or, un Golden Globe, quatre Oscars dont celui du meilleur film et un succès critique tel qu’il consolide la reconnaissance mondiale du cinéma sud-coréen ? Bong Joon-ho répond Mickey 17. Et l’on peut déjà avancer que le réalisateur n’a pas pris la grosse tête : s’il choisit de revenir avec un blockbuster américain à cent-cinquante millions de dollars (cela reste son projet le plus cher – soit trois fois le budget de Okja), ce n’est ni sa première collaboration avec Hollywood (le train Snowpiercer passait il y a dix ans), ni son œuvre la plus ambitieuse sur la forme comme le fond. La lutte des classes ? Elle irrigue la filmographie du concerné jusqu’à l’apothéose Parasite, son précédent chef d’œuvre. Les dérives du capitalisme ? Il les dénonce avec une régularité métronomique depuis The Host. Les mises en garde écologiques ? Le cinéaste en a produit une pelletée et opéré des changements de genre pour être certain que le message soit reçu. Les films à grosses bestioles ? Même chose. Le dernier en date a néanmoins son concept pour lui : dans un futur proche, l’humanité s’est non seulement lancée dans la colonisation de l’espace, mais a également rendu possible le clonage humain, amenant à la création du poste de « remplaçable ». C’est celui qu’occupe Mickey, le héros de cette comédie désopilante de science-fiction, à qui l’on confie les tâches les plus dangereuses – maintenance en orbite, expédition en terre inconnue, ingestion de virus, etc. – et que l’on réimprime dès lors qu’il trépasse.
Le titre ne fait donc pas référence au dix-septième épisode d’une franchise méconnue, mais au nombre de vies vécues par le protagoniste, et dont le sens est entièrement dépendant de la corporation qui l’embauche. Bong Joon-ho renseigne la face cyclique (et profondément cruelle) du métier avec une succession de scènes cocasses, parfaitement intégrées au montage : le corps du petit travailleur, produit de consommation parmi d’autres, se recycle (au sens strict) à l’infini sans que personne ne s’interroge sur la moralité du processus et les potentielles séquelles sur l’individu. Un cauchemar morbide et contemporain, altéré en farce grotesque par un script qui carbure à l’humour noir (basé sur la coexistence de deux itérations d’un même remplaçable, chose passible de mort) et la performance insensée des comédiens, Robert Pattinson en tête de liste. Dédoublé grâce aux effets spéciaux, l’acteur donne l’impression d’être aux manettes en provoquant, de par son jeu pluriel, mi-pathétique, mi-inquiétant, les bascules de registre en registre. C’est aussi à travers ses mimiques compulsives que Mickey 17 effleure un vertige qui aurait pu constituer le cœur du long-métrage – et sur lequel celui-ci ne s’arrête que trop peu : la difficile définition d’une identité face à l’immortalité et la ré-écriture systématique de l’être après la (re)naissance. Il apparaît ainsi une scène courte mais éloquente où les deux Mickey, l’un chétif et l’autre féroce, révisent leurs souvenirs à l’aune de leur tempérament respectif, soulignant toute la subjectivité de la mémoire.
Une telle charge contre le capitalisme moderne, assaisonnée de voyage spatial, d’aliens et de propagande vidéo, entre forcément en résonance avec le Starship Troopers de Paul Verhoeven, pour lequel le sud-coréen voue là une admiration manifeste. La teneur parodique de Mickey 17 est cependant nettement moins prononcée que celle de son référent, bien que les arguments de moquerie soient identiques, le film étant globalement moins mordant qu’escompté. Il manque à ce huitième long-métrage, entre autres, la virtuosité technique des précédents, par laquelle le metteur en scène écrivait les lignes les plus ravageuses de son discours – la verticalité de Parasite était, à titre d’exemple, son arme de dénonciation principale. Un peu comme si Bong Joon-ho avait oublié d’embarquer avec lui ce qui fait la puissance caractéristique de son cinéma : sa capacité à inscrire la violence symbolique dans le cadre en recourant à la géométrie, de haut en bas, de gauche à droite. Certes, les images de Mickey 17 n’auraient pu sortir de n’importe quelle tête (le génial Darius Khondji est à l’œuvre pour illuminer l’ensemble, de surcroît), elles restent malgré tout les moins chargées (en cohérence, en analogie) de sa carrière. Ses autres défauts (une voix-off sur-explicative, des sous-intrigues étrangement ordonnées, des sujets laissés à l’abandon) se font moins déstabilisants, d’autant que le blockbuster tient admirablement son rôle de divertissement absurde, satire politique et romance insolite – on y parle de sexe sans tabou –, un poil pirate puisque financé par un empire fichtrement capitaliste, lui aussi.
