The Penguin, les ailes des autres [Critique]

Sous l’influence des Soprano, le (premier) spin-off télévisé du Batman de Matt Reeves renforce la cohérence de son univers avec un scénario de mafia palpitant.
Une semaine après les événements liés aux agissements de l’Homme-Mystère, celui que l’on surnomme le Pingouin tente de se faire reconnaître par le réseau criminel de Gotham.
Ce n’est pas parce que la saga The Batman opère en circuit fermé – aucun crossover avec d’autres licences DC n’est prévu, et tant mieux – que celle-ci ne peut se manifester sous d’autres formes que celle du long-métrage de cinéma. Aussi, après une première déclinaison au format comics (le préquel The Riddler : Année Un), le Gotham de Matt Reeves s’étend à la télévision avec un spin-off ambitieux : The Penguin, mini-série portée sur son vilain au nom d’oiseau et chargée de fournir son contexte aux prochaines aventures de Bruce Wayne sur grand écran. Si bien que l’intrigue de cette dernière reprend très exactement où s’était arrêtée celle du film matriciel, au plan près, histoire de clarifier le passage de relai esthétique et narratif. C’est là aussi une bonne manière de gagner du temps en exposition : au lendemain des attentats de l’Homme-Mystère, Oswald Cobb observe un jour nouveau se lever sur les ruines de l’empire de son ancien patron – le mafieux Carmine Falcone, décédé. Pour celui qui planifiait de gravir les échelons dans cet écosystème pourri, la fenêtre est parfaite. Il n’y a plus qu’à se pencher pour (r)amasser. The Penguin en appelle donc à une certaine verticalité, avec son scénario d’ascension sociale par un ancien gosse des quartiers populaires, dépeint comme le pendant négatif de la chauve-souris : tandis que l’un, orphelin milliardaire, s’est convaincu que sauver la ville revenait à filer des raclées à ses concitoyens, l’autre pense que le moyen le plus efficace de venir en aide à sa communauté est de devenir un seigneur du crime. La série n’aurait pu mieux entretenir le rapport primordial de son univers au point de vue, intéressé par le voyeurisme inhérent à la quête des super-héros (et super-méchants), à la perception de leurs actions par la foule, mais également à leur vision biaisée du bien et du mal, qui ne fait que conforter leurs décisions les plus discutables. Et au jeu du plus déviant, les habitants de Gotham ne font pas semblant.
The Penguin s’inscrivant dans la mouvance des adaptations de bandes-dessinées qui revendiquent leur cinéphilie, la showrunneuse Lauren Lefranc fait l’inventaire de tout ce qui peut agrémenter les bas instincts de ses personnages en prenant exemple sur David Chase, le créateur de l’emblématique saga Soprano. La guerre de gangs et ses rebondissements usuels (assassinats, trahisons, manipulations, etc.), qui animent les dernières heures explosives de la série, sont alors précédés par la construction méticuleuse d’un quotidien qui fournit autant à ses héros leur humanité qu’il met en exergue leurs défaillances. De toute évidence, l’inspiré ne peut prétendre à la même ampleur que l’inspirant, le chef d’œuvre de Chase ayant travaillé à la vraisemblance de son macrocosme de gangsters au fil de six saisons bien remplies, mais le spin-off de Batman se donne tout de même du mal pour en approcher la rigueur. Un défi qui tend parfois au jeu des sept différences, tant le show s’évertue à reproduire l’environnement privé du légendaire Tony Soprano autour de son personnage principal (relation particulière avec la mère, fils de substitution), jusqu’à lui refourguer la même garde-robe, l’accent italien en prime. Sous cette seconde couche, qui se superpose à celle de prothèses qui le rendent méconnaissable, Colin Farrell livre une performance impressionnante, certes démonstrative, qui scelle l’extrême ambiguïté de son rôle au travers d’un troublant jeu de regard – soit en recourant à la seule zone de son visage non tronqué par le maquillage. L’acteur en impose en malfrat pas si facile à cerner, donc, mais se heurte cependant une concurrence coriace en la présence de Cristin Milioti, comédienne pétillante vue dans l’hilarant Palm Springs, qui contribue – peut-être encore plus brillamment que son camarade – à faire de Gotham une place grouillante de tragédie en ré-imaginant le personnage de Sofia Carmine, héritière aussi fragile que déterminée. On en oublierait presque le chevalier noir, volontairement écarté, sans doute trop.
