Peaky Blinders (Saison 5), déferlement de violence [Critique]

Après une quatrième saison en deçà, le gang le plus connu de Birmingham revient pour de nouvelles affaires liées aux bouleversements socio-politiques de l’époque.
À l’aube des années 1930, les Peaky Blinders, plus influents que jamais mais au cœur de toutes les guerres, vont devoir redoubler d’efforts pour ne pas sombrer face à l’émergence d’un nouveau mouvement politique.
La fumée qui s’échappe des cheminées de Birmingham participe pleinement de l’imaginaire de Peaky Blinders. Elle annonce un monde en combustion lente, une Angleterre industrielle dont les poumons recrachent autant de suie que de rancœur. Celle qui nimbe la cinquième saison transporte toutefois des cendres d’une autre nature : celles d’une Europe qui, en 1929, commence à se consumer sous l’effet de tensions idéologiques grandissantes. Le krach boursier fissure les certitudes du capitalisme triomphant ; et dans ces failles s’engouffrent les démagogues, les chemises noires, les tribuns électrisés par la promesse d’un ordre neuf. Steven Knight s’appuie sur ce basculement historique pour ancrer ces six épisodes dans une dynamique inédite, en intégrant Oswald Mosley au cœur du récit, figure bien réelle du fascisme britannique. Un choix d’antagoniste qui s’avère déterminant, Peaky Blinders en tirant des conséquences dramaturgiques majeures. Durant quatre saisons, Tommy Shelby gouvernait son empire grâce à la corruption, à l’assassinat ciblé, au retournement d’alliances. Face à Mosley, cet arsenal perd toute efficacité. Le chef de clan se heurte à un adversaire que les balles laissent intact, une hydre idéologique dont les têtes renaissent dans les rassemblements, les colonnes de journaux, les antichambres de Westminster. Pour la première fois, celui qui maîtrisait les règles du jeu évolue sur un échiquier dont la géométrie échappe à son contrôle. Knight tire de ce déséquilibre une angoisse rampante, qui déborde largement le champ politique. Le fascisme, tel que la série le met en scène, joue le rôle d’un révélateur chimique, ramenant à la surface les traumatismes que Tommy croyait enfouis dans la boue des Flandres. La saison trouve là son axe central. L’érosion de la démocratie britannique et la fragmentation mentale du protagoniste avancent selon une logique de résonance implacable, articulation que la quatrième saison, trop occupée à disperser ses intrigues, avait laissée en suspens.
Anthony Byrne hérite de la mise en scène et s’acquitte de cette passation avec une intelligence remarquable : plutôt que de bouleverser les codes esthétiques forgés par ses prédecesseurs, il les infléchit, les module selon les nouvelles fréquences du récit. La photographie conserve sa texture charbonneuse, ses noirs profonds striés par les éclats orangés des forges et des cigarettes, mais l’image se charge désormais d’une dimension hallucinatoire qui épouse les dérèglements de Tommy. Certains plans frappent par leur étrangeté funèbre : le protagoniste s’enfonçant dans une brume épaisse, silhouette avalée par un paysage qui semble surgir de son propre crâne ; ou ces visions de tranchées, de corps disloqués, qui viennent lacérer le présent sans crier gare. Byrne comprend que filmer la désintégration d’un homme exige de contaminer la forme elle-même, de laisser les symptômes de la folie gangréner le cadre, le montage, la temporalité. Les ralentis stylisés, signature visuelle de la série depuis ses débuts, perdent ici leur caractère glorificateur pour se muer en suspensions anxiogènes, comme si le temps lui-même se détraquait sous l’effet du trauma. Cillian Murphy accompagne cette métamorphose formelle par une composition de plus en plus spectrale : les yeux caves, le teint cireux, la voix réduite à un filet rauque – son Tommy Shelby ressemble désormais à un fantôme qui hanterait sa propre existence, un roi déchu conscient de sa chute imminente mais incapable de l’enrayer. La bande originale, confiée aux rugosités de Nick Cave et Anna Calvi, achève de sceller cette atmosphère crépusculaire. Les morceaux ne claquent plus comme des hymnes de victoire ; ils grondent, ils gémissent, ils accompagnent la descente aux enfers avec une solennité de requiem. Peaky Blinders retrouve sa puissance en consentant à mettre en scène la défaite, celle d’un homme qui découvre, au terme de cinq saisons d’ascension sanglante, que le pouvoir n’immunise contre rien, surtout contre soi-même.
