Megalopolis, les architectes du futur [Critique]

À la décadence du monde, Francis Ford Coppola répond Megalopolis : une dystopie barjo et mégalomaniaque à cent-vingt millions de dollars.
À New Rome, une jeune femme est partagée entre la loyauté envers son père, le maire de la ville, et son amant, architecte. Si le premier a une vision conservatrice de la société, le second est plus progressiste.
Adam Driver se fait spécialiste des projets maudits. Lui qui a le goût de la collaboration cinq étoiles a plausiblement trouvé la bonne méthode pour inscrire les beaux noms qui manquent à son curriculum : prendre part aux monuments impossibles du septième art, et ainsi croiser le chemin de ces vieux briscards qui rêvent de venir à bout de leur arlésienne. En 2018, c’était L’Homme qui tua Don Quichotte, l’adaptation folle de Terry Gilliam, dont la production chaotique se sera finalement révélée plus épique que le film. Plus récemment, c’était le biopic Ferrari par Michael Mann, annoncé autant de fois qu’il fut mis en pause. C’est aujourd’hui Megalopolis, promis par Francis Ford Coppola dans les années 1980 et que plus personne n’attendait de voir prendre forme… y compris lui. Au prix de cinq décennies, de trois cents ré-écritures et d’une partie de son vignoble, le cinéaste y est enfin arrivé. Avec Adam Driver, donc. Vêtu de noir, une drôle de frange sur le front, ce dernier joue un architecte de génie qui entend faire bouger les choses à New Rome – un New York futuriste, subtilement rebaptisé –, cité aux mains d’un maire conservateur qui ne veut certainement pas voir s’effondrer le statu quo. C’est l’histoire (ou la fable, comme l’indique le sous-titre du film) du neuf contre l’ancien, par laquelle Coppola achève sa presque-saga consacrée au temps. Le héros de Megalopolis est capable d’en suspendre le cours, mais incarne également une synthèse des précédents concepts étudiés par le réalisateur : hanté par la mort de sa femme, soumis à des visions de l’avenir et maître de l’instant présent, César Catilina (encore un nom très inspiré) contredit la conception linéaire du temps et, en ayant le pouvoir de le modeler, travaille celui-ci comme une matière, celle qui permettrait à l’humanité de marcher dans le bon sens. Non moins orgueilleux et auto-destructeur que ses contemporains, le personnage apparaît toutefois comme un intrus dans ce monde engoncé dans son histoire passée.
Un monde si ridiculement incapable de progrès qu’il répète ses erreurs, reconstruit à l’identique, se coiffe des mêmes oripeaux. C’est là que le long-métrage se justifie d’être un péplum, en premier lieu sur la forme : les postures des protagonistes sont celles des empereurs romains, les capes et les plastrons aussi, tandis que la foule se repaît des jeux du cirque, dialogue en citations philosophiques et se dépense dans des orgies de lumières, de luxure, de drogue et d’alcool. Le faste déteint sur la mise en scène de Coppola, pleine d’emphase, ponctuée d’images hyperboliques, salopée par des effets spéciaux datés mais assumés. Le cinéaste combat le feu par le feu : à la décadence des hommes, il répond par une œuvre tout aussi barjo, de tous les genres (science-fiction, tragédie familiale, thriller romantique, etc.), de tous les mediums (la littérature antique, le théâtre moderne et la musique pop cohabitent tant bien que mal), au risque d’écœurer son public. Cela importe peu au réalisateur du Parrain, au fond, puisque celui-ci propagande, à travers le voyage politico-artistico-existentiel de son héros, que l’avenir appartient aux audacieux – à lui, en somme, et à ceux qui bravent les conventions du cinéma. Pour Coppola, à qui l’intitulé du film semble le mieux convenir, cela implique aussi de ne pas s’abaisser à une narration dite classique. Son Megalopolis laisse ainsi passer, entre ses actes pourtant nettement identifiés, des séquences féeriques ou, au contraire, cauchemardesques, qui embarquent le récit tout entier vers de nouvelles teintes, de nouveaux excès. Et dans ce gloubi-boulga expérimental, les acteurs s’efforcent de suivre : Adam Driver se démène avec un texte balourd, les autres froncent les sourcils et haussent les épaules en retour. Seule Aubrey Plaza, délicieuse de cabotinage, a l’air de jouer les notes attendues, parfaitement alignée à la folie de cette dystopie à cent-vingt millions de dollars.
