Beetlejuice Beetlejuice, la mort lui va si bien [Critique]

Heureux de retrouver ses vieux copains de Beetlejuice, Tim Burton réalise une suite méchante et récréative, et récupère au passage un bout de son âme d’artiste.
Après une terrible tragédie, la famille Deetz revient à Winter River. Toujours hantée par le souvenir de Beetlejuice, Lydia voit sa vie bouleversée lorsque sa fille Astrid ouvre accidentellement un portail vers l’Au-delà.
Le fait que Beetlejuice Beetlejuice voit le jour après une décennie de longs-métrages prosaïques – le dernier à être un minimum traversé par l’espièglerie de son auteur remonte à 2012, date de sortie du remake animé Frankenweenie – fait forcément passer celui-ci pour une tentative de résurrection désespérée, un réflexe de survie drôlement méta au vu des thématiques du film, mais il n’en est (presque) rien : le film original était à peine dans les salles que Tim Burton toquait déjà à la porte de ses copains scénaristes pour fignoler une suite. Il était alors au sommet. Le hasard du calendrier (ou de la production américaine) aura fait en sorte que ce Beetlejuice 2 se concrétise au moment où sa carrière de metteur en scène racle le fond des abysses hollywoodiennes, ce dernier ayant vendu son âme à Disney et Netflix pour des adaptations en live-action, des épisodes de série télévisée et le cachet qui va avec. Le dernier segment de son Dumbo, déroulé dans le parc d’attraction d’un magnat du divertissement (toute ressemblance est évidemment fortuite), était néanmoins de bon augure : le réalisateur piratait le système de l’intérieur avec sa malice de sale gosse, preuve que son esprit facétieux ne s’était pas perdu sous sa tignasse hirsute. C’est bien ce Burton-là qui est à l’œuvre dans Beetlejuice Beetlejuice, méchamment créatif, rigolard, grossier, remonté contre les monstres capitalistes. À croire qu’il n’attendait que de pousser une nouvelle fois les portes de l’Après-vie pour se retrouver.
Familier avec l’exercice de la suite, Tim Burton expérimente ici positivement le « legacyquel » en embrassant le temps écoulé depuis le premier volet. En trente ans, les gens changent : la petite Lydia Deetz, toujours campée par Winona Ryder, est aujourd’hui une mère et une vedette du petit écran, usant de ses pouvoirs surnaturels pour faire frissonner le grand public sous la supervision de son producteur (et compagnon), avide de billets verts. Pas besoin de réfléchir trop longtemps pour saisir l’allusion. Le cinéaste ne va pas plus loin en matière de figuration psychanalytique, sans doute trop empressé d’ouvrir les vannes de la comédie funeste, mais cette part de lucidité est du meilleur effet (« faute avouée… »), d’autant qu’elle précède la gerbe de fan-service qui alimente traditionnellement ces suites tardives. Burton n’y va pas avec le dos de la cuillère, alternant entre citations littérales, réinventions légères et modernisation du décorum, et s’appuie sur la célérité de l’ensemble pour rassasier les fans de la première heure – les néophytes, eux, peuvent s’y paumer. Du film original, Beetlejuice Beetlejuice hérite aussi de la structure foutraque, de l’amour pour la fulgurance baroque, de la chimie hautement récréative et du profond désintérêt pour toute forme de cohérence. L’excuse de la fidélité à l’œuvre-mère a bon dos : le metteur en scène l’avance pour balancer ses références à Mario Bava, repasser par l’animation en stop-motion et faire danser sa caméra sur un morceau disco dans un même long-métrage.
Mais le retour d’un « Burton à l’ancienne », aussi vivifiant soit-il, implique également quelques déconvenues. Comme au temps de Pee-Wee Big Adventure et de Beetlejuice premier du nom, le bonhomme est plus intéressé par l’amoncellement d’intrigues et de sous-intrigues que par leur traitement. Alors les plus encombrantes passent à la trappe (au sens propre) en cours de route ou s’achèvent par un tour de passe-passe foireux. Les personnages ne peuvent qu’en pâtir, et une bonne partie d’entre eux n’échappent pas aux clichés nauséabonds associés à leur archétype – adolescente en marge (Jenna Ortega ne sort plus de son rôle de Mercredi Addams), grand-mère perchée, petit-ami ténébreux, ex-femme en colère : tout y est. Au moins, ce deuxième volet n’a pas peur de bousculer son petit monde et évite, entre autres, d’y porter un regard trop admiratif, un piège dans lequel tombent inlassablement ces resucées de classiques eighties. Suffisant pour se démarquer parmi les bombes à nostalgie. Et si les séquences de danses forcées ou de fuite face aux vers des sables – lesquelles font naître le fantasme de voir Burton se charger d’une adaptation de Dune – montrent le réalisateur prendre plaisir à malmener ses marionnettes (et donc reprendre du poil de la bête), ce dernier apparaît encore plus piquant lorsqu’il en découd avec les relations toxiques, les pervers narcissiques et autres démons experts en possession, à qu’il ne souhaite surtout pas la mort : elle est bien trop plaisante pour eux.
