Star Wars : Les Derniers Jedi, la dualité dans l’image [FOCUS]

Vingt-quatre images par seconde, parfois plus. Et certaines d’entre elles qui restent plus que les autres. Zoom sur celles-ci.
Débarquée dans les salles américaines au printemps 1977, La Guerre des étoiles posait d’emblée les fondations d’un univers de space fantasy traversé par une opposition structurante : un côté lumineux, son pendant obscur, et l’éternelle quête d’un chemin possible entre les deux, à la croisée d’enjeux spirituels, existentiels et surnaturels. Car Star Wars n’a jamais été seulement l’histoire d’un combat entre le bien et le mal, mais celle d’un fragile équilibre, d’une balance toujours prête à pencher, au gré des conflits intérieurs comme des guerres galactiques. Pendant trente ans et à travers sept épisodes, ce manichéisme fondateur fut appuyé, illustré, proclamé, souvent avec insistance – dans les dialogues comme dans les duels au sabre laser – jusqu’à s’imposer comme une grammaire devenue pesante. C’est là qu’intervient Rian Johnson, malicieux iconoclaste, qui osa, avec Les Derniers Jedi, délester la saga de son excès de solennité et de l’écrasante nostalgie qui l’alourdissait. Le film apporta un regain de clarté : en deux heures trente de pellicule, Star Wars retrouvait quelque chose de son évidence initiale, une netteté d’intention, une simplicité de mise en scène qu’elle avait peu à peu laissée se dissiper depuis que George Lucas avait choisi d’y privilégier la tragédie politique au détriment de l’aventure.
Dans sa volonté assumée de déconstruire pour mieux reconstruire, démarche qui suscita autant d’adhésion passionnée que de rejets virulents, Rian Johnson injecta quelques nuances bienvenues tout en conservant, en filigrane, l’impulsion première de la saga : celle d’un choc, d’une percussion constante entre deux forces que tout oppose – le bien et le mal, la lumière et l’ombre. Plutôt que d’en lisser l’affrontement, il en fit la matrice même de son récit, articulé autour de figures en crise, héros vacillants, anti-héros ambigus et antagonistes désemparés, tous confrontés au vertige d’une dualité constitutive. C’est à travers le personnage de Kylo Ren, archétype du méchant incapable d’assumer sa propre noirceur, que cette tension trouve son point d’incandescence, exposée dans une mise en scène saturée de signes, de lignes de faille, de reflets contrariés. La photographie elle-même épouse ce tiraillement : faite de ruptures visuelles franches, de compositions en clair-obscur, elle prolonge plastiquement les conflits millénaires qui lacèrent la galaxie, tout en incarnant, à une échelle plus intime, les tourments d’un être déchiré entre pulsion d’anéantissement et désir de rédemption.

La postlogie (ou troisième trilogie Star Wars) a choisi de faire du petit-fils de Dark Vador le point nodal de son récit, son cheval de bataille autant que son foyer d’ambiguïté. Présenté dès Le Réveil de la Force comme un super-antagoniste, en armure noire et pouvoirs spectaculaires, s’imposant par un massacre inaugural d’une brutalité sans nom, Kylo Ren se dévoile presque aussitôt, une fois le masque tombé, comme un individu désorienté, écrasé par le poids d’une généalogie écrasante et désenchanté par un destin qu’il rêvait plus flamboyant. Persuadé que pour se montrer digne de son illustre ascendance, il lui faut en reproduire le parcours, il s’écarte de la voie des Jedi, se forge un casque d’ébène, s’en remet à un maître obscur et s’ensevelit dans les plis noirs de la filiation vadorienne. Mais, à l’instar d’Anakin Skywalker dont il tente de réactiver le mythe, Ben Solo – car tel est son véritable nom – reste un personnage fracturé, constamment happé par l’appel inverse, tiraillé non vers l’abîme mais vers cette lumière qu’il prétend fuir. Même lorsqu’il commet l’irréparable, exécutant de sa propre main son père au nom du Premier Ordre, l’acte, loin de sceller sa mue en seigneur du mal, ne fait que raviver ses doutes. Comme si chaque pas dans les ténèbres renforçait moins sa puissance que son inquiétude.
Broyé par le doute, écartelé par des forces contraires qu’il ne parvient ni à réconcilier ni à faire taire, Kylo Ren incarne cette figure schizophrène par excellence, qui, partout où elle passe, attise les contrastes et fait surgir les dissonances. Si Les Derniers Jedi peut s’appuyer sur l’incroyable présence d’Adam Driver pour incarner les tensions internes de ce gosse perturbé – sans doute la plus saisissante performance d’acteur offerte à la saga –, Rian Johnson ne s’en contente pas. Il prolonge ce trouble par la réalisation, compose avec les décors comme avec des états d’âme et déploie une photographie articulée autour d’un jeu d’oppositions franches, brutales : ombre contre lumière, masse contre vide, feu contre silence. Revêtu d’un costume noir, seconde peau qui voudrait signifier l’adhésion pleine et entière au mal, Ben Solo se donne les apparences du méchant. Mais le long-métrage, lui, ne cesse de le contredire : à chaque plan, il l’enveloppe d’une clarté hésitante ou le laisse sombrer dans un contre-jour abyssal, comme si la lumière elle-même ne savait plus de quel côté se tenir. L’architecture monumentale qui l’entoure – couloirs vides, surfaces vitrées, projecteurs verticaux – se mue alors en théâtre de son tiraillement intérieur, reflétant, démultipliant, exacerbant ses déchirements. Les lignes de force qui quadrillent le cadre paraissent s’ordonner selon l’oscillation de ses humeurs, et sa fragilité se dilate jusqu’à contaminer l’espace tout entier.

Le dispositif visuel atteint un point de bascule lorsque Kylo Ren se retrouve confronté à un dilemme décisif : éliminer Rey (double orpheline et sœur d’errance dans cette trilogie) ou trahir Snoke, son mentor tyrannique, pâle réincarnation de l’Empereur. À cet instant, les repères chromatiques habituels s’effacent. L’indécision fait place à une détermination violente, et le décor, jusque-là modelé par un jeu de contrastes lumineux, se pare soudain d’un rouge flamboyant, teinte absolue, évocatrice de passion comme de mise en danger. Dans ce bain incandescent, Kylo Ren renverse les attentes et transperce son maître, provoquant un effet de sidération aussi bien narratif que sensoriel. Le rouge, déjà saturant, gagne alors l’image entière. Au terme d’un combat furieux contre une garde écarlate, alors qu’il assume les conséquences de son geste, les parois s’embrasent, littéralement. Le cadre se consume, contaminé par la colère du personnage autant que par sa mutation idéologique. Car au-delà de la simple bascule vers le côté obscur, c’est un discours radical, incendiaire, qui se propage : « Laisse mourir le passé. Tue-le s’il le faut. » Non content de proclamer sa rupture, Kylo Ren y met le feu, dans un geste d’anéantissement qui tient autant de la libération que de l’aveuglement.
Parmi les dernières visions que propose Les Derniers Jedi, l’une s’impose par sa puissance allégorique : la lame rougeoyante du sabre laser se reflète dans l’œil de Kylo Ren, comme une fêlure incandescente qui viendrait traverser sa rétine. Trompe-l’œil saisissant, qui évoque moins une volonté conquérante qu’une forme de possession, comme si le mal s’infiltrait jusque dans le regard, parasite insidieux contaminant la perception même. Le petit-fils de Vador dirige alors son arme vers celui qu’il désigne comme le véritable instigateur de sa chute : Luke Skywalker, ultime vestige d’un ordre à ses yeux obsolète, Jedi déchu ou figure sacrificielle selon le point de vue adopté. En apparence, Ben Solo a franchi le seuil, dépassé le point de non-retour. Mais Star Wars ne s’accommode jamais longtemps des certitudes : déjà, l’ambivalence affleure, prête à rejaillir dans l’épisode suivant, comme si la saga elle-même se refusait à condamner définitivement ceux qu’elle a vu vaciller.
