Star Wars : Épisode IX – L’Ascension de Skywalker, conclusion déconcertante [Critique]

Quarante-deux ans après Un Nouvel Espoir, la saga Skywalker se conclut avec un neuvième épisode qui joue la carte du fan-service, quitte à saborder sa cohérence.
Un sinistre message traverse la galaxie. L’Empereur Palpatine serait de retour, et avec lui une immense et redoutable armée. Face à cet écho terrifiant, la Résistance et le Premier Ordre livrent leur ultime bataille, déterminant l’avenir de la galaxie.
Il pensait seulement rallumer les moteurs de la plus commentée des sagas cinématographiques, le temps d’un opus-remake savamment dosé, mais l’histoire en a voulu autrement : J. J. Abrams rempile pour L’Ascension de Skywalker, neuvième épisode de La Guerre des étoiles, annoncé comme l’ultime chapitre de la grande fresque familiale centrée sur Dark Vador, Luke Skywalker et leurs héritiers symboliques. En 2015, le cinéaste avait posé des bases solides avec Le Réveil de la Force. Une nouvelle génération de héros s’élançait à la poursuite du Faucon Millenium, l’œil rivé au rétroviseur. C’était le retour d’un imaginaire de sable et de poussière, de l’aventure spatiale nimbée de mythologie, du grand spectacle porté par la musique de John Williams et des effets numériques étincelants. Mais c’était aussi (surtout) le choix d’un regard de fidèle, préférant les clins d’œil aux chemins de traverse, les hommages à tout principe de réinvention. Une démarche que viendra court-circuiter Rian Johnson dans Les Derniers Jedi, film de rupture qui, à rebours du mimétisme d’Abrams, s’employait à dynamiter les attendus, refusant que le destin passe encore par la filiation et misant sur une forme d’épure.
Abrams hérite aujourd’hui du prix à payer : celui d’une absence de direction, d’un récit pris en étau entre deux visions antagonistes. Chargé de raccorder les wagons et de conclure cette entreprise titanesque entamée il y a plus de quarante ans, L’Ascension de Skywalker répond d’un cahier des charges hypertrophié, où chaque séquence semble dictée par l’obligation de « tout boucler ». Alors certes, les idées du scénario se perçoivent nettement, les thématiques germent avec clarté, les scènes d’action regorgent d’énergie… mais le tout défile à une allure vertigineuse. Comme si Abrams tentait de condenser une trilogie entière dans un seul épisode. Pour cela, il ressuscite Palpatine – officiellement mort depuis Le Retour du Jedi –, invente une nouvelle armée de méchants interchangeables et attribue à ses personnages des origines sur-mesure, à la hauteur des exploits qu’on leur prête. Bien essayé. Les péripéties s’enchaînent à un rythme frénétique, sans jamais laisser le moindre répit à un spectateur qui pourrait, à défaut d’émotion, se raccrocher à la beauté de certains décors ou à l’apparition de visages inédits. Mais cette cadence affolée produit son propre effet secondaire : non seulement elle dilue l’impact dramatique, mais elle trahit une profonde absence de courage. Le réalisateur refuse de briser ses jouets. Il aligne les solutions faciles, magiques, rassurantes, pour préserver ce bel édifice – lequel, à force d’être protégé, ne respire plus, et s’enlise dans une forme de niaiserie dépolitisée où rien ne s’efface, rien ne se perd.

Heureusement pour nos rétines, J. J. Abrams reste un technicien redoutable. Sa caméra tournoie, traverse l’espace à coups de travellings nerveux, injecte à chaque séquence une énergie visuelle qui vise moins à épouser qu’à propulser. En choisissant de plonger son spectateur au cœur de l’action, L’Ascension de Skywalker s’offre une mise en scène aussi frénétique qu’immersive, adaptée au tempo effréné qu’il s’impose. Si l’éloignement récurrent de la focale lors des confrontations amoindrit joue contre l’immersion, cet écart est partiellement compensé par le soin apporté aux décors – gigantesques, baroques et opératiques. Les environnements traversés par les personnages se parent de proportions dantesques, multipliant les possibles photographiques : les fulgurances chromatiques de Pasaana, le tumulte aquatique de Kef Bir, l’obscurité électrisée d’Exegol dessinent un univers sensitif, luxuriant, dont l’effet de dépaysement est indéniable. Reste que le montage, souvent haché, vient troubler la lisibilité de ces tableaux, réduisant leur puissance à de brèves apparitions. L’œil, comme l’esprit, peine à s’attarder. Mais au sein de ce chaos maîtrisé, une certaine beauté persiste, intermittente et clandestine.
À travers le cheminement de ses protagonistes – pour une fois poursuivi avec constance –, l’épisode parvient néanmoins à préserver plusieurs qualités cardinales. À commencer par la dynamique de groupe, enfin assumée : les interactions entre Rey, Finn et Poe gagnent en naturel, en consistance, sans pour autant rivaliser avec la grâce insouciante du trio originel, tenu ici à distance pour mieux céder la place. En parallèle, le lien entre Kylo Ren et Rey se précise, gagne en intensité dramatique, en complexité affective – et s’impose, sans conteste, comme l’axe le plus fécond de cette trilogie brinquebalante. Portés par Adam Driver, magnétique jusque dans l’excès, et Daisy Ridley, investie sans affèterie, leurs affrontements comme leurs silences tissent un fil émotionnel qui survit au tumulte. Mais à l’issue de ce tour de montagnes russes, une forme d’amertume s’impose. Le Réveil de la Force, Les Derniers Jedi et L’Ascension de Skywalker : trois intentions de cinéma, trois visions plus ou moins cohérentes, qui assemblées dessinent une trilogie désaccordée, voire schizophrène. Le choix d’Abrams, un temps perçu comme l’homme providentiel pour poursuivre l’héritage de Lucas, s’avère rétrospectivement problématique. Ses décisions (et celles dictées par Disney), son rapport fonctionnel à la mythologie (la Force, réduite à un pouvoir quasi super-héroïque), et peut-être son orgueil, auront fini par avoir raison de cette conclusion. Dramatique, oui, mais pour les mauvaises raisons.
