Spider-Man : Far From Home, le tisseur s’exporte [Critique]

Grosse mission pour Jon Watts : son Spider-Man : Far From Home tente de boucler la « saga de l’Infini » en interrogeant l’héritage de Tony Stark. Un détour européen sympathique.
Peter Parker part en vacances ! Mais malheureusement pour le lycéen, le monde a encore besoin de son alter ego. De mystérieuses créatures liées aux éléments surviennent et Nick Fury, épaulé d’un tout nouveau héros, demande son aide à l’araignée pour contrer cette menace.
S’il ne faisait aucun doute que la grosse machine Marvel n’allait pas cesser de tourner après le titanesque Avengers : Endgame, le choix des récits à porter à l’écran après une telle hémorragie émotionnelle posait forcément question. Kevin Feige a tranché : la mission échoue au personnage le plus agile de la bande, l’homme-araignée de Tom Holland, à peine trois mois après la victoire des Avengers – et la perte de certains de leurs membres. Jon Watts, déjà aux commandes d’Homecoming, se charge de cette gueule de bois filmique censée réinjecter un peu de légèreté dans la saga et rassurer le grand public quant à la survie de celle-ci. Le regain d’optimisme passe par un appel à des enjeux nettement plus terre à terre que le destin de la Terre : affecté par le sacrifice de Tony Stark, Peter Parker part en voyage en Europe, loin des gratte-ciels américains, et aimerait bien déclarer sa flamme à sa camarade, interprétée par Zendaya. Pas de chance pour le tisseur, son périple est perturbé par des vilains aux pouvoirs élémentaires et Nick Fury, père de substitution goguenard, enrôle l’adolescent pour les vaincre aux côtés d’un nouvel allié, Mysterio. L’amorce est intrigante : elle promet de conjuguer la chronique adolescente et l’épopée post-traumatique, de mettre en tension la romance d’été et l’héritage écrasant de Stark. Watts conserve l’ossature du teen movie, glissant dans la comédie sentimentale les inserts attendus du blockbuster Marvel – séquences d’action calibrées, humour de connivence, clins d’œil au reste de la saga – et déplace l’araignée hors de sa verticalité new-yorkaise vers les panoramas plus horizontaux de l’Europe. Ce décentrement visuel, loin d’être anodin, inscrit Far From Home dans une géographie inédite pour le personnage, tout en continuant à l’ancrer dans son âge : celui où l’on mesure encore le monde à l’aune des battements de son cœur.
Ce qui séduit d’emblée, c’est la façon dont le blockbuster feint d’épouser l’architecture Marvel pour mieux la gauchir par endroits. Derrière ses éclats de comédie et ses mécaniques de franchise, le film infiltre un motif inattendu : celui de la falsification du réel. Mysterio, illusionniste en armure clinquante, n’incarne pas seulement l’antagoniste du jour, mais se fait le représentant actif d’une certaine actualité, où l’image règne, où la vérité se construit à coups de simulations spectaculaires. Far From Home emploie notamment à plusieurs reprises le motif du drone, dont la valeur technologique se convertit peu à peu en monstruosité. Sous l’œil artificiel de tous ces appareils, le combat devient performance, et l’homme-araignée doit apprendre à discerner l’authentique de l’artifice, l’héroïsme du show. Tom Holland, toujours impeccable dans ce mélange de maladresse juvénile et de sincérité brute, donne à cet arc narratif une dimension touchante, surtout lorsqu’il partage l’écran avec Zendaya, dont le rôle n’est pas (heureusement) celui d’une demoiselle en détresse, mais d’une partenaire lucide et taquine. Watts se montre plus inspiré dans ces séquences plus simples, ces moments où la superproduction laisse entrer un peu d’air : un échange furtif sur un pont de Prague, un silence après un aveu raté, un éclat de rire entre deux attaques de méchants. Cependant, cette finesse peine à se maintenir face à l’énorme cahier des charges qui écrase la seconde moitié : climax gorgé d’images de synthèse, menace diluée par un twist attendu, humour qui gomme toute intensité dramatique. L’on devine ce qu’aurait pu être Far From Home s’il avait osé laisser infuser la mélancolie post-Endgame au lieu de la désamorcer. Reste un divertissement solide, habile dans sa chronique adolescente, parfois pertinent dans sa réflexion sur l’image comme arme et simulacre, mais qui s’épuise à vouloir ménager toutes les attentes.
