X-Men : Dark Phoenix, saga en perdition [Critique]

La saga X-Men ne sait plus où donner de la tête : son dernier opus, Dark Phoenix, condense le pire de la licence en reprenant les bases du terrible X-Men 3.
Au cours d’une mission spatiale, Jean Grey est frappée par une force cosmique mystérieuse. De retour sur Terre, la jeune femme réalise qu’elle est dotée d’un plus grand pouvoir, qui pourrait aussi bien mettre en danger ses proches que sa propre personne.
C’est sans doute une première dans l’histoire des adaptations de comic books : un studio procède au remake d’un film sorti de ses propres usines il y a moins de quinze ans, avec pour objet de racheter ses erreurs. Il faut avouer que la Fox – et Brett Ratner, en l’occurrence – n’avait pas fait les choses à moitié en massacrant l’un des arcs les plus emblématiques de la licence X-Men avec L’Affrontement final, grand festival du n’importe quoi à l’opposé des bases sérieuses posées par deux opus précédents. Dark Phoenix serait donc une sorte d’expiation blockbusterienne, prétendant faire connaitre à son public, cette fois pour de vrai, la profondeur de ce récit tragique ayant marqué toute une génération de lecteurs. L’intention s’accorde à la logique révisionniste qui gouverne la saga depuis son soft-reboot de 2011 : rectifier les sorties de route, rebâtir les fondations, redonner aux mutants leur poids symbolique. Encore faut-il que le geste soit à la hauteur de ses ambitions. Car si ce Dark Phoenix, à bien des égards, surpasse la précédente adaptation du Phénix Noir, il peine pourtant à légitimer sa propre existence. Apathique, sans souffle ni conviction, le film semble avancer en pilote automatique et, pire, ne pas comprendre ses héros-mutants.
Dans une époque de reboot, spin-offs et autres formes de relectures canoniques, relancer la franchise n’a rien d’absurde. Mais Simon Kinberg, producteur passé directement derrière la caméra, signe un scénario si prétendument audacieux qu’il en efface la texture même de l’univers qu’il prétend enrichir. L’un des renversements les plus discutables concerne la place des mutants dans la société : érigés en icônes nationales, les X-Men se retrouvent propulsés au rang de vedettes médiatiques, fêtées, sollicitées, institutionnalisées. Là où une inversion du paradigme aurait pu nourrir la réflexion, Kinberg opte pour l’oubli pur et simple de ce qui faisait l’ossature politique de la saga, cette capacité unique à cristalliser les tensions raciales, sociales ou identitaires sous les traits de super-héros marginalisés. En contradiction avec cette richesse, Dark Phoenix s’enferme dans une neutralité grisâtre, ni subversive ni spectaculaire. Apocalypse souffrait déjà d’un glissement vers le vide, substituant la substance au grandiose, le propos au pur décor. Ici, le décor lui-même semble s’être évaporé. Même les scènes d’action, jadis dernier refuge de la saga, peinent à exister.

À l’origine, Dark Phoenix promettait un infléchissement plus psychologique du mythe mutant, en écho à la bande dessinée fondatrice. L’idée d’un récit intériorisé, centré sur les tourments de Jean Grey, pouvait augurer une forme de retour au drame intime, à cette faille existentielle qui irrigue les meilleurs volets de la franchise. Par instants, le long-métrage semble s’en approcher. L’on y devine une volonté d’émouvoir, de tisser un lien fragile avec les spectateurs. Mais cet élan reste lettre morte, sabré net par un montage précipité, qui fragmente tout ce qu’il touche et fait exploser le potentiel émotionnel en mille éclats disjoints. Le parcours de Jean, tiraillée entre une identité dévorante et un monde qui la redoute, aurait pu donner lieu à une méditation sur la solitude, l’altérité ou encore la perte de contrôle. Mais Kinberg, derrière la caméra, semble dépourvu d’outils. À défaut d’un regard, le réalisateur filme des chorégraphies qu’il échoue d’ailleurs à magnifier. Et l’on s’étonne, au fil des séquences, du peu d’ampleur dramatique que le film parvient à générer, jusque dans ses scènes supposées culminantes, mollement orchestrées et émotionnellement inertes.
Cherchant visiblement à rivaliser avec l’architecture galactique du Marvel Cinematic Universe, la Fox opère un virage d’autant plus incongru qu’il contredit l’ADN même des X-Men : introduire des extraterrestres comme ennemis principaux. Exit la complexité humaine, les fractures idéologiques, les luttes fratricides ; place à des entités froides et génériques, mimant l’apparence humaine sans jamais en effleurer l’émotion. Machines à tuer sans langage ni mémoire, ces antagonistes synthétiques illustrent un affadissement symptomatique : la peur de l’autre, autrefois cœur battant de la franchise, s’y dilue dans une abstraction cosmique sans intérêt. Ce déplacement, censé élargir l’univers, le rend paradoxalement plus vide. Le blockbuster, en conséquence, perd tout enjeu tangible. Et si certains comédiens, à commencer par Michael Fassbender ou James McAvoy, tentent encore d’infuser un peu de tension dans l’ensemble, l’affaissement général du projet finit par les engloutir. Seule la partition du compositeur Hans Zimmer, qui signe ici un retour inattendu au genre super-héroïque, semble ranimer quelques braises. Elle ne sauve rien, mais au moins elle sonne juste.
