Évanouis, puzzle de la peur [Critique]

Après la surprise Barbarian, Zach Cregger change d’échelle avec un long-métrage choral qui joue des genres et confirme tout son potentiel d’auteur.
Lorsque tous les enfants d’une même classe, à l’exception d’un, disparaissent mystérieusement la même nuit, à la même heure, la ville entière cherche à découvrir qui ou quoi est à l’origine de ce phénomène inexpliqué.
La disparition fait souvent un déclencheur puissant. En fiction, généralement, au moins celui d’une enquête à élucider. Certains auteurs lui préfèrent toutefois sa fonction révélatrice, lorsque le vide se complète par l’observation de ceux qui l’ont constaté, l’endurent et tentent éventuellement de s’en remettre. The Leftovers en offrait récemment une illustration radicale : la (sublime) série de Damon Lindelof pensait la disparition non pas comme le point de départ d’une résolution, mais comme une plaie béante autour de laquelle une communauté se désintégrait, lentement, sans recours. C’est également l’approche retenue par Zach Cregger pour son deuxième long-métrage en solo. Dans Évanouis, les enfants d’une bourgade floridienne se volatilisent au cours d’une nuit d’été, sans aucune explication apparente. Une classe entière ou presque, envolée d’un coup, laissant derrière elle une population saisie par l’incompréhension. Cregger étant moins intransigeant que Lindelof, l’investigation quant à l’origine de ce phénomène couvre là un pan non négligeable de l’intrigue, mais le réalisateur ne s’y soumet pas entièrement pour autant : le dénouement l’intéresse moins que ce qu’il donne à voir en chemin, à savoir la façon dont chaque habitant absorbe, déforme ou nie ce qu’il a vécu, et les fractures que cette absence commune creuse dans le tissu communautaire. Pour rendre compte de cette dispersion, Évanouis embrasse une structure chorale et chapitrée qui n’est pas sans rappeler le Magnolia de Paul Thomas Anderson, disséminant le récit en blocs autonomes aux régimes franchement distincts – horreur fantasmagorique par ici, satire burlesque par là, chronique sociale et mélodrame ailleurs. Des tonalités que le film se garde bien de réconcilier, cette hétérogénéité constituant sa réponse la plus tranchante à la question de ce qu’est le groupe : sous le vernis du collectif, un agrégat de perceptions qui se complètent, se contredisent, s’ignorent aussi, et révèlent, dans leurs contradictions mêmes, les zones de rupture que chacun préférait ignorer.
Enseignants débordés et discrédités, parents absents ou surprotecteurs, adolescents livrés à eux-mêmes, institutions policières qui peinent à suivre : si la plupart des dysfonctions dévoilése par le scénario pourraient coller à n’importe quelle société occidentale contemporaine, Évanouis resserre graduellement son diagnostic sur le cas spécifiquement américain. Une résonance thématique et politique qui permet notamment de faire tenir les blocs narratifs entre eux, au-delà de leurs divergences génériques. Tous instruisent, à leur manière, le même dossier : une nation rongée par ses paradoxes, où le puritanisme coexiste avec la violence, le culte de la communauté masque une défiance viscérale envers autrui, la rhétorique des valeurs familiales sert surtout à ne pas regarder ce qu’elles recouvrent. Cregger renonce à hiérarchiser ces maux, mais les dispose côte à côte, les laisse se contaminer mutuellement, agençant par sédimentation une thèse sur l’horreur locale, laquelle ne serait pas le produit d’une rupture avec le cours ordinaire des choses ou d’une nuit d’été fatale, mais le résultat d’une érosion patiente, conduite à bas bruit par des générations entières qui ont profité du confort de l’illusion. La caméra, proche des personnages, mobile mais toujours lisible, s’accorde à cette dynamique en se montrant attentive à ce que la parole dissimule. Le réalisateur y ajoute une couche supplémentaire en déplaçant la trouille vers une zone plus opaque que le surnaturel explicite : le doute porté sur l’autre, la perte de confiance dans les adultes, les voisins, les représentants de l’autorité, etc. Une horreur poreuse, perméable à l’époque, qui doit autant au thriller paranoïaque qu’au film d’épouvante. Barbarian en posait les fondations à l’échelle d’un logement en location ; Évanouis les étend à celle d’un pays. Et derrière cette dilatation du périmètre, quelque chose peut-être de plus personnel : un auteur hanté par une absence réelle, celle de son ami de longue date Trevor Moore, qui a su convertir son deuil en combustible artistique sans en faire l’affiche.
