Obsession, qui aime bien [Critique]

Brillant film de (dé)possession, Obsession tire le portrait épouvantable mais lucide d’une époque qui accorde davantage d’importance au désir qu’à ceux sur qui il s’exerce.
Après avoir invoqué la magie d’un ancien artefact pour conquérir la fille qu’il aime en secret, un homme voit son souhait se réaliser au-delà de ses espérances. Mais l’affection tant désirée se mue en obsession incontrôlable.
Le génie d’Aladdin s’y refusait pour une bonne raison. Secrètement amoureux de son amie d’enfance, Bear fait le vœu que celle-ci « l’aime plus que tout au monde » après avoir manqué, une fois encore, de lui avouer ses sentiments. Son souhait est aussitôt exaucé. Nikki lui tombe dans les bras, telle qu’il l’avait toujours imaginé, et Bear la ramène chez lui le soir même, où ils passent leur première nuit ensemble. Mais ce début de romance a quelque chose de puant : par intermittence, la jeune femme s’éveille comme d’un cauchemar, hurle de terreur quelques instants, puis se love de nouveau contre lui, docile et radieuse. Amenés à se répéter, ces moments de dissociation servent initialement au film à renseigner le bizarre de la situation, la rapportant à sa nature strictement artificielle, avant d’en éclairer l’absolue atrocité. Nikki est bien là, dans cette enveloppe dont le sortilège l’a dépossédé, impuissante, et ne rate rien de ce spectacle sordide qui dicte ses gestes. Curieusement, Obsession n’aborde jamais cette injustice comme un tort à réparer, et donc un enjeu de premier plan. Le long-métrage reste soudé à l’égoïsme de son héros et le voit lutter, une fois le fantasme devenu hors de contrôle, pour lourder sa petite amie sans trop de dégâts. Un égoïsme que la réalisation de Curry Barker prend autant pour matrice que pour objet. Dès la scène d’introduction, laquelle voit le protagoniste s’essayer à déclarer sa flamme, l’asymétrie commande l’agencement des plans. Il faut attendre que Bear ait achevé sa tirade, débitée d’un bloc, pour qu’un contrechamp dévoile son auditrice, une serveuse enrôlée comme cobaye. Le décrochage, comique – les suivants le sont de moins en moins –, instruit le procès à venir : Obsession n’accorde un visage à l’autre qu’une fois son personnage rassasié de sa propre voix.
Aussi l’adhésion sans réserve au point de vue de ce bon gars de façade, qui aurait pu donner à penser que le film accrédite sa cause, ne fait-elle que mieux le confondre. Car en l’épiant sans relâche, Barker jauge la lâcheté de son sujet au plus près, sa veulerie et sa cruauté sans fond : ce dernier ment aux proches inquiets de Nikki, leur assure que tout va bien, puis encaisse sans broncher les hurlements de la captive enfouie dans son corps-tombeau. Une nuit, la vraie jeune femme refait surface et le supplie de l’achever plutôt que de la garder prisonnière de ce couple factice. Pour toute réponse, vexé, il lui demande ce qu’il peut y avoir de si terrible à vivre auprès de lui, avant de disparaître dans le fond du plan. Une réplique qui marque le point de non-retour d’une œuvre bien moins occupée de magie que du portrait, fantastique mais terriblement actuel, d’une masculinité éconduite convaincue que l’intensité de ses sentiments lui donne prise sur l’autre. Façon de sonder un présent qui accorde au désir une souveraineté sans contrepartie, indifférent à ceux qu’il assujettit. À cet égard, si Obsession mobilise les grandes lignes du film de possession, historiquement associé à un lexique surnaturel, celle enregistrée par Curry Barker se reporte davantage à une emprise toute matérielle et contemporaine – le penchant possessif de certains hommes chosifiant leur proie –, qui conjuguée à l’effacement de la pauvre Nikki induit un phénomène inverse : une dépossession. Le réalisateur en tire les images les plus signifiantes de son premier long-métrage, les plus impressionnantes également d’un point de vue technique. Plus l’envoûtement la ronge du dedans, plus le visage de sa victime s’évapore dans le noir, ses contours seuls subsistant. À croire que Barker aussi aurait craqué un bâtonnet magique pour pondre un coup d’essai d’une telle maîtrise.
