Industry (Saison 4), la bourse ou la vie [Critique]

Sa quatrième saison confirme son changement de dimension : Industry joue désormais dans la cour des grandes séries, celles qui mordent leur époque jusqu’à l’os.
Au sommet de leur art et menant la vie dont elles rêvaient après leurs études à Pierpoint, Harper et Yasmin se retrouvent entraînées dans un jeu du chat et de la souris lorsqu’une start-up à succès débarque à Londres.
La télévision a ses œuvres-chrysalides, qui muent si profondément d’une saison à l’autre qu’elles semblent avoir digéré leurs anciennes peaux pour en secréter de nouvelles. Industry est de celles-là. Construite sur la prémisse aussi alléchante que saugrenue que de jeunes recrues fraîchement diplômées pourraient survivre, voire prospérer, dans les tranchées d’une banque d’investissement londonienne sans y laisser leur âme, la série de Mickey Down et Konrad Kay a passé vingt-quatre épisodes à les désillusionner avec une patience de bourreau, avant de fermer définitivement les portes de leur employeur fictif et de jeter ses survivants dans le vide. Un vide que la quatrième saison comble non par une reconstitution de ce qui précédait, mais par une dilatation du propos qui révèle rétrospectivement que ce huis clos financier n’était qu’une entrée en matière. Le capitalisme, que la série avait jusqu’ici tenu à l’échelle d’un plateau de bureau et de ses guerres intestines, prend désormais la mesure de ce qu’il est réellement. Les showrunners l’étendent à la politique, au journalisme, aux réseaux sociaux, à la pornographie, non par désir d’exhaustivité, mais parce que ces milieux partagent une même mécanique souterraine, celle d’industries bâties sur la production de croyance plutôt que sur la solidité de ce qu’elles vendent. Industry le dit avec une franchise qui confine à la provocation : dans ce monde-là, la valeur d’une institution ne se mesure plus à ce qu’elle produit mais à sa capacité à générer de l’adhésion, à fabriquer autour d’elle un récit suffisamment convaincant pour que personne ne songe à en vérifier les fondations. « En Amérique, votre histoire commence quand vous commencez à la raconter », assène un personnage dans le feu d’une négociation, maxime qui se retourne progressivement en diagnostic clinique : la quatrième saison autopsie un monde où la conviction a supplanté la preuve. Et Down et Kay, anciens banquiers reconvertis en scénaristes, savent mieux que quiconque que le meilleur moyen de démontrer cela est encore de leur emprunter leurs méthodes.
Ce mimétisme se traduit en premier lieu par une décision de mise en scène. Les showrunners se chargent eux-mêmes de réaliser la majorité des épisodes et leur caméra s’astreint aux règles du monde qu’elle filme, portée à l’épaule, comme soumise à la pression des marchés, toujours au bord de perdre l’équilibre. Le montage suit cette même logique d’emballement, tranchant, refusant toute respiration contemplative. La partition de Nathan Micay enfonce le clou, distillant sous des nappes électroniques une sourde putréfaction, relayée par des morceaux eighties préexistants qui rappellent que la gangrène que la série ausculte ne date pas d’hier : elle a un nom, une date de naissance, celle de la dérégulation des marchés, que les auteurs suivent à la trace depuis le premier épisode. C’est en grande partie par cette réalisation fébrile que le show échappe au destin de la simple héritière de Succession, dont il partage certes l’écosystème et la fascination pour les puissants qui se dévorent, mais dont il s’écarte en renonçant à la distance ironique. La comparaison, pourtant commode, bute sur un autre fait essentiel : Industry a façonné ses protagonistes du bas vers le haut – quand sa grande sœur ouvrait directement au sommet –, contraignant le spectateur à les regarder forger leur carapace couche après couche, à en connaître le prix exact et ce qu’elle dissimule. Down et Kay exploitent cette connaissance accumulée avec une cruauté non dissimulée, poussant chacun de leurs personnages au point précis où le blindage cède, où le passé trop longtemps comprimé remonte à la surface telle une sanction. La quatrième saison accentue le déplacement engagé plus tôt : ce ne sont plus seulement les carrières qui sont en péril, mais les psychés, les vies intimes, les corps de ces jeunes loups. Le système de déshumanisation progressive que la série reporte, dérivé d’un capitalisme omniprésent, atteint ici son paroxysme. Que le duo de scénaristes envisagent une cinquième saison atteste que le processus n’a pas encore livré toutes ses conséquences.
