Pris au piège – Caught Stealing, matou et sales coups [Critique]

New York fin de siècle, un chat comme détonateur, Austin Butler transformé en punching-ball : Darren Aronofsky signe un retour aussi brutal que jouissif.
Quand son voisin punk lui demande de s’occuper de son chat pendant quelques jours, Hank Thompson, ancien joueur de baseball prodige, ignore qu’il va se retrouver pris au milieu d’une bande hétéroclite de redoutables gangsters.
L’on croyait Darren Aronofsky englué dans ces portraits de chairs souffrantes et d’âmes en décomposition qui jalonnent sa filmographie depuis Requiem for a Dream. Le voilà qui resurgit là où personne ne l’attendait : une comédie policière tapageuse, gorgée de néons criards et de riffs saturés, dont l’énergie frénétique semble aux antipodes de ses récentes méditations sur la culpabilité et l’autodestruction. Mais le virage est plus retors qu’il n’y paraît. En situant l’action de Pris au piège en 1998, le cinéaste convoque sa propre mythologie : c’est l’année de Pi, son premier long-métrage fauché, tourné dans les marges de l’East Village en noir et blanc, avec pour seule arme la conviction que New York pouvait encore être filmé comme une jungle paranoïaque. Vingt-cinq ans séparent les deux œuvres, mais le décor demeure identique – ou plutôt son fantôme, car la ville a muté entre-temps, et Aronofsky le sait. Sa caméra, jadis contrainte à la guérilla, s’autorise désormais des mouvements acrobatiques, des travellings nocturnes vertigineux, des plongées ivres au cœur du chaos urbain. Les tours jumelles se dressent encore dans le ciel de Manhattan, le hip-hop pulse dans les clubs de Brooklyn, le maire Giuliani tente d’aseptiser une métropole qui lui résiste : dans les bars miteux, les ruelles poisseuses, les arrière-cours jonchées de détritus, subsiste une faune bigarrée de truands cabossés, de punks éructants, de marginaux accrochés aux vestiges d’une bohème en voie de disparition. Le cinéaste capte cette bascule comme un mirage fiévreux, une parenthèse déjà menacée par l’embourgeoisement qui viendra tout engloutir après le 11 septembre. Son New York de 1998 est une ville encore sauvage, consciente de sa précarité, où les corps dansent, cognent, survivent avec l’insouciance de ceux qui croient le millénaire capable de s’amuser indéfiniment. Aronofsky filme cette illusion avec une tendresse carnassière, sachant pertinemment que la fête touche à sa fin.
Le plaisir du film tient aussi à la manière dont Aronofsky embrasse l’imaginaire cinéphile associé à ces rues. Son New York ressemble à une mosaïque électrique, héritière des comédies criminelles des années quatre-vingt-dix qui mêlaient noirceur et dérision – Tarantino, les frères Coen – mais parcourue par une frénésie toute scorsesienne, celle des travellings fiévreux de Mean Streets ou des montées paranoïaques des Affranchis. Le montage accompagne ce chaos avec une précision qui refuse la propreté : les plans semblent improviser leur propre rythme, alternant fracas et suspension, accélérations brutales et pauses contemplatives, comme si l’image cherchait à retrouver la crasse des trottoirs, la sueur des corps, l’odeur âcre des clubs enfumés. La métropole cesse d’être un simple décor pour se muer en machine convulsive, un terrain de jeu détraqué où les personnages s’agitent tels des pantins secoués par des forces contradictoires – la cupidité, la peur, le désir, l’instinct de survie. Aronofsky dirige ce ballet grotesque avec une jubilation manifeste, empilant les péripéties comme autant de dominos destinés à s’effondrer les uns sur les autres, sans jamais céder à la tentation du cynisme postmoderne. Car sous la fête gronde toujours une inquiétude sourde, une conscience aiguë que le rire et l’effroi partagent la même racine. En apparence, Pris au piège pourrait passer pour une simple récréation, une parenthèse délurée dans une œuvre par ailleurs tourmentée, vouée aux addictions mortifères et aux corps suppliciés. Mais le cinéaste reste fidèle à ses obsessions, quitte à les travestir sous les oripeaux de la farce : l’Amérique qu’il filme demeure au bord du précipice, fascinée par ses propres excès, incapable de mesurer les conséquences de sa frénésie. La comédie n’efface jamais le malaise ; elle le déplace, le maquille, le rend plus insidieux encore. Aronofsky s’amuse, certes, mais son amusement a quelque chose de fiévreux, de presque désespéré – celui d’un homme qui danse sur un volcan en sachant que l’éruption approche.
C’est connu : Aronofsky aime malmener ses interprètes, pousser leurs corps dans des retranchements où la performance confine à l’épreuve physique. Cette fois encore, le cinéaste prend un malin plaisir à écorner l’aura de sa vedette. Austin Butler, corps athlétique et mâchoire ciselée, se fait démolir méthodiquement au fil des séquences – tabassé, ensanglanté, traîné dans la fange –, réduit en miettes comme une poupée de chiffon livrée à des chiens enragés. Le comédien se coule avec une abnégation surprenante dans cette tradition du héros masochiste chère au réalisateur, acceptant de troquer son charisme solaire contre une vulnérabilité poisseuse, presque pathétique. Autour de lui gravite une cohorte d’ombres carnavalesques qui achèvent de transformer le récit en théâtre grotesque : un truand portoricain dont la brutalité tient du cartoon sanglant, des hommes de main russes surgis d’un cauchemar gogolien, et surtout ce duo de rabbins psychopathes, figures à la fois burlesques et terrifiantes, qui parachèvent l’impression d’assister à une farce biblique détournée. Tout ce monde gesticule, ricane, s’entre-tue selon une logique d’excès permanent, chaque confrontation poussant le curseur un cran plus loin dans l’absurde et la cruauté mêlés. Aronofsky peuple son film de gueules cassées et de silhouettes outrancières comme pour mieux souligner la solitude de son protagoniste, dernier être à peu près sain d’esprit dans un asile à ciel ouvert. Le procédé pourrait lasser s’il ne servait un dessein plus profond : rappeler que les obsessions du cinéaste – l’addiction, la dépendance, l’impuissance face aux pulsions destructrices – conservent leur mordant sous le vernis de la pantalonnade.
