Berserk : éclipse noire [FOCUS]

« Le manga, c’est l’encre qui dessine les mondes invisibles » disait Osamu Tezuka, soulignant une VERTU ESSENTIELLE DE L’ART JAPONAIS : CHAQUE CASE EST UN UNIVERS EN SOI. Zoom sur certaines d’entre elles.
De ces voyages papiers qui changent leur lecteur, le manga Berserk se pose autant en œuvre-boulevard, croisement de cultures considérable et définitif, qu’en point de départ de toute la fantasy moderne. À sa tête, feu Kentarō Miura, dessinateur et scénariste japonais biberonné aux classiques du cinéma anglophone (Hellraiser, Phantom of the Paradise, Conan le Barbare…), épris du folklore européen (pour ses entités et décors mystiques) et stimulé par ses pairs otakus (Buronson et son Ken le Survivant, Gō Nagai et Devilman). Pendant trente-deux ans, l’artiste planche sur la coordination de son milliard d’influences et la création de son propre mythos, transcrit en une quarantaine de tomes et leur soixante millions d’exemplaires en circulation, jusqu’à son décès soudain en 2021. Ses héritiers n’ont pas attendu sa disparition pour se manifester : le style Berserk irrigue le genre fantastique depuis ses premières parutions, trouvant des échos clairs et revendiqués dans la littérature, le jeu vidéo, le cinéma et, bien entendu, la planète manga.
Derrière ce titre à consonance nordique se cache la quête d’un mercenaire solitaire. Guts, protagoniste au nom inspiré (littéralement « tripes » en langue anglaise), combattant impitoyable et dévoré par la haine, hybridation du Max de Mad Max et du Guin de Guin Saga, sillonne son monde de dark fantasy avec un objectif en tête : venger ses anciens camarades de la troupe du Faucon tombés au cours de l’Éclipse, passage le plus iconique de son histoire. Réputé pour avoir fait passer Berserk dans une autre dimension et fait entrer Miura dans la légende, ce segment culte scelle la tournure extrême et nihiliste de l’œuvre, ainsi que son rapport à la violence, à la fatalité et à l’affection. En somme, un événement-pivot pour les personnages et l’univers qu’ils habitent, enclenché par la trahison de Griffith, l’autre protagoniste du manga. Réduit à une existence misérable à la suite d’un malheureux concours de circonstances, celui-ci décide ici de sacrifier ses amis pour recouvrer sa vigueur et accomplir son rêve, conduisant sa troupe au cœur de l’enfer…
BAIN DE SANG

Avant la peur, la sidération. La troupe du Faucon s’est jetée dans la gueule du loup sans aucun moyen de l’identifier. Elle ne connaît que la barbarie des hommes, a bien croisé quelques gaillards bizarres, mais jamais ne s’est heurtée au monde astral – celui des démons ou, plus globalement, du fantastique. Leur course n’est pas achevée que les environs virent rouge, les plaines du réel se métamorphosent en milliers de visages gargantuesques, d’où s’échappent des ombres sinistres. Les premières silhouettes à surgir comptent encore des caractéristiques humaines, des bras et des jambes, mais la tendance s’inversent subitement : les personnages se retrouvent encerclés par des monticules informes de tentacules, dents acérées, yeux exorbités. Une avalanche de dégueulasserie que l’on devine affamée, la bouche grande ouverte. Plus haut, nichés sur ce qui ressemble à une tour, quatre diables (la Main de Dieu) supervisent le banquet non sans en avoir précisé l’objet : si la bande de mercenaires en est là, c’est que leur compagnon Griffith accepte de les céder en offrande. Le discours ne s’éternise pas. La gueule qui menaçait se referme sur ses proies les plus proches et s’avance, telle une vague infâme, sur les suivantes. Le massacre commence, et nos héros n’y peuvent strictement rien.
Le point de non-retour largement franchi, Kentarō Miura multiplie les doubles-pages avec une science redoutable de la destruction. Saturés de détails perturbants que son trait précis et réaliste amplifie, ces tableaux d’horreur se succèdent sans interruption, des frises apocalyptiques éclaboussées du sang des hommes. Un déferlement d’images chocs qui font réviser à l’auteur l’anatomie humaine : os et boyaux bouchent le fond des cases, telle une tapisserie mortuaire peinte en temps réel. Par la puissance des perspectives, Miura dirige l’œil du lecteur sur ses pauvres personnages, même ensevelis sous la charge des chimères, à distance. Lorsqu’il s’en rapproche, il est trop tard. Les gros plans sont réservés aux faciès tordus par la peur, croqués par la mort elle-même. Berserk n’esquive rien : ni l’effroi suscité par ce foutoir infernal, ni l’ultra-violence qui en émane, ni la puissance mortelle de Guts (le seul en mesure de se débattre), et ce grâce au caractère hallucinant du dessin, doublé d’un découpage habile pour sa traduction du chaos et de la confusion qu’il génère. Berserk broie, mais surtout Berserk transforme.
LA FIN DU DÉBUT

Le démembrement est un élément récurrent du langage gore de la série. Il compte notamment parmi les méthodes d’expression de la force brute – les protagonistes sont en capacité de trancher tout ce qui se glisse sous leur épée. La division du corps trouve là, dans cette dimension infernale, un sens particulier : la troupe du Faucon ne se fait pas que gober ; elle termine découpée en menus morceaux. Un indice de taille quant à la nature de l’Éclipse, plus affaire de déconstruction que d’annihilation pure et simple. C’est en effet l’intention de Miura que de démanteler une à une les assises de son univers en dépouillant ses personnages principaux et, de manière générale, en abattant ce que les dix tomes précédents avançaient en termes d’intrigues. Nos héros, pour ceux qui en réchappent, sont de facto privés de leurs accomplissements jusqu’aux plus intimes, ramenés à un état psychologique primaire (Griffith sacrifie son humanité, Casca perd la raison). Pour Guts, le guerrier solitaire qui s’était trouvé une famille, la sanction est à la hauteur de l’orgie graphique : amoché (il perd un œil et un bras), confronté au traumatisme originel (une agression dont il porte les stigmates), il perd espoir à mesure que la haine le consume. Il n’est plus que cela en s’extirpant miraculeusement du maelstrom, une boule de haine. La bête sauvage en lui prend l’ascendant sur l’homme qu’il est devenu, marqué au fer rouge par l’horreur. Et le manga honore son titre – berserkers, les guerriers-fauves.
Des redémarrages, Berserk en aura connu plus d’un. Après trois volumes brouillons mais explicites quant à sa direction, le manga s’est autorisé à remonter le temps pour retracer les origines du guerrier noir, une période communément appelée « l’Âge d’or ». L’Éclipse y met un terme et fait office, à son tour, de soft-reboot : les personnages conservent peut-être leur nom, mais ni eux ni leur univers médiéval à peu près réaliste ne ressortent indemne de ce virage radical vers le fantastique. Griffith se fait le représentant matériel du chambardement, davantage que n’importe quelle autre invention de Miura. Son armure stylisée est sa nouvelle peau, le garçon a cédé sa place au dragon Femto. L’Éclipse est aussi renaissance. Guts et Casca, eux également, ressuscitent dans la souffrance. Ils demeurent dorénavant dans l’interstice des mondes, entre la terre pourrie des hommes et les tréfonds de l’enfer. Une ère sombre et tourmentée s’amorce, où les interventions de monstres se font plus courantes, où le moindre enjeu – protéger une Casca diminuée, résister aux assauts des Apôtres, se venger de Griffith, etc. – se veut répercussion de cet épisode sanglant. Un tournant majeur, le véritable élément déclencheur, qui clarifie le sujet central de l’œuvre : la traversée du meilleur et du pire de l’existence, ou comment se relever de l’impensable. Cette éclipse-là fait disparaître le soleil un long, très long moment.
