Mindhunter (Saison 2), mécanique déréglée [Critique]

Netflix fait revenir les enquêteurs de Mindhunter pour une deuxième saison plus conventionnelle mais non moins intense, dans la veine de Zodiac.
Dans les années 1980, les affaires du département des sciences comportementales deviennent le fer de lance du Bureau Fédéral d’Investigation. Riches de moyens décuplés, les agents Ford et Tench approfondissent leurs recherches, tandis que leurs problèmes personnels se développent.
Le genre d’anomalies qui ne gênent pas le moins du monde : en 2017, Mindhunter débarquait dans le paysage streaming avec une élégance peu commune. Produit par David Fincher et Charlize Theron, la série défiait les attendus du grand spectacle télévisé, affranchi des ressorts du polar à suspens et animé par les obsessions d’un producteur ayant déjà marqué le genre au fer rouge. L’essentiel du programme tenait dans une simple salle d’interrogatoire, où toute l’ambiguïté du mal se révélait à deux agents fédéraux – nul autre que les fondateurs du profilage criminel. Netflix n’avait plus qu’à se frotter les mains : la plateforme accueillait là l’un de ses meilleurs arguments de différenciation, un show cérébral dans lequel les tueurs fascinaient moins par leur monstruosité que par l’effet miroir qu’ils produisaient chez ceux qui les écoutaient. Mais alors que l’on aurait pu se suffire de suivre, pour une pelleté de saisons encore, ces entretiens morbides dans cette exacte même configuration, la deuxième saison a l’audace de toucher au dispositif. Les séquences de conversation, toujours là, changent de statut. Elles ne forment plus le centre de gravité, mais un motif secondaire, un outil de contextualisation. La narration s’oriente vers une trajectoire plus linéaire, avec une intrigue principale bien définie qui aspire peu à peu l’attention. Ce changement structurel ne nie pas l’ambition initiale, la sérieconservant heureusement des tas d’arguments propres (techniques, notamment), mais cette dernière y perd ses instants de flottements qui faisaient sa force, ces suspensions, ces ruminations, ces plongées méthodiques dans le non-dit. Du fait d’un flirt plus franc avec le récit d’enquête classique, la tension ne naît plus dans l’attente d’une parole, ni dans le décryptage de celle-ci, mais dans l’enlisement progressif d’un processus, Mindhunter avançant un discours social à partir d’un fait divers précis.
En l’occurrence, une série d’infanticides qui secoue la ville d’Atlanta, au crépuscule des années 1970. La peur gagne l’endroit et ses locaux, laminés par les rumeurs et paralysés par l’inaction des autorités. David Fincher, Andrew Dominik et Cark Franklin – la clique prestigieuse de réalisateurs à opérer sur cette seconde saison – ouvrent le cadre à l’échelle d’une ville entière et l’enquête, d’abord rigoureuse, s’enlise dans la confusion, se faisant le miroir d’un système défaillant où la politique, la communication et la peur prennent le pas sur la vérité. Un fil rouge qui étudie donc le trauma de toute une région, en relevant par exemple ce que la frustration peut causer de psychoses, mais qui n’oublie pas ceux qui mènent les investigations, pris dans le vortex de ce drame humain – Tench, que l’affaire use jusqu’à l’os ; Ford, toujours persuadé qu’un profil suffit à résoudre le monde. À cette impuissance croissante, Mindhunter donne un écrin saisissant. La mise en scène, sèche et chirurgicale, cadre les visages comme des indices, les dialogues comme des symptômes, les silences comme des aveux. La lumière, quasi monochrome, glace les lieux autant qu’elle les fouille. Le choix des comédiens, jusque dans leurs moindres tics, participe de cette entreprise. Jonathan Groff, Holt McCallany et Anna Torv composent un trio de plus en plus disloqué, fracturé par des fidélités contraires, par leurs culpabilités diverses. Mais ce sont les seconds rôles qui fascinent le plus, principalement pour leur rapport perturbant à la réalité. Comme dans Zodiac, celle-ci ne se donne jamais. Elle s’évapore dans les zones grises. Le show de Joe Penhall prolonge son regard clinique sur les racines de la violence, en creusant l’idée que la justice, souvent, arrive trop tard – ou ne vient pas. Netflix aura peut-être tué la série dans l’œuf, mais cette deuxième saison, lucide, rigoureuse, insidieuse, tient la ligne jusqu’au bout. Et laisse derrière elle un froid tenace.
