Thunderbolts*, la super-dépression [Critique]

Les super-héros ont le mal de vivre : avec Thunderbolts*, Marvel Studios se rappelle de développer ses personnages et évoque, avec une certaine audace, leur santé mentale.
Après avoir découvert qu’ils ont été utilisés pour une mission suicide visant à tuer un homme emprisonné, les Thunderbolts se rebellent contre leur fondateur, Valentina de Fontaine, et le gouvernement américain.
La mort n’a jamais eu très bonne presse chez Marvel, et c’est encore pire aujourd’hui : dès qu’elle frappe, un « variant » (version alternative d’un même personnage issue d’une autre réalité) surgit d’un portail magique pour combler une absence que le public n’a même pas eu le temps d’éprouver. Le multivers, solution miracle d’une saga en mal d’initiative, a permis à cette dernière de remplacer l’irréversibilité par l’itération, et ce qui détenait autrefois un poids dramatique non négligeable (la perte, le sacrifice, etc.) n’est maintenant bon qu’à alimenter le répertoire à blagues des scénaristes. C’est dans ce (pas si) drôle de contexte que débarque Thunderbolts*, film dissonant puisque sans échappatoire multiverselle, peuplé de visages familiers, mais pas trop, cantonnés à leur seule survie. Au premier abord, ce casting entièrement fait de seconds couteaux aurait pu témoigner de l’essoufflement créatif du studio depuis le fatidique Endgame, comme le choix symptomatique d’une entreprise déterminée à exploiter au maximum ses ressources résiduelles et confiant désormais ses grands formats à ceux qui, par le passé, comblaient l’arrière-plan. Jake Schreier, réalisateur, voit dans ce raclement des fonds de tiroir une opportunité : privé de figure tutélaire et de finalité épique, Thunderbolts* profite du manque d’impératifs pour adopter une tonalité délibérément plus morne, au diapason d’un collectif qui s’organise autour d’alliances fragiles, d’excuses peu crédibles et d’une bonne grosse fatigue partagée. La scène d’ouverture qui voit Yelena Belova (l’excellente Florence Pugh) se jeter machinalement dans le vide, mimant là un suicide, résume bien la dynamique du projet : pas de pose héroïque à l’atterrissage, pas de chute tragique dont on ne saurait se remettre, mais l’expression d’un désenchantement que l’anti-héroïne ne cherche même plus à combattre. L’univers Marvel, d’ordinaire si prompt à tout recouvrir d’images colorées, s’autorise une gravité qu’on ne lui connaissait plus. Ce qui, presque paradoxalement, lui permet de faire rentrer un peu d’air frais.
Plus qu’une énième variation sur le thème des super-équipes dysfonctionnelles, Thunderbolts* envisage sur cette base d’articuler un discours sur la santé mentale des porteurs de capes (ou de combinaisons ultra-moulantes) en partant du malaise latent qui harasse notre bande de mercenaires déclassés. Le film s’y engage avec une conviction telle que la dramaturgie en porte la marque : tout s’étiole doucement, dans les cadres comme dans les esprits, et ce qui ressemblerait ailleurs à des soucis de rythme dessine ici une mécanique de l’enlisement parfaitement cohérente avec son sujet. La colorimétrie grisâtre, mais joliment contrastée, appuie cette humeur indistincte qui imprègne le scénario au même titre que la mise en scène, celle-ci sublimant les cascades de la distribution autant qu’elle met en exergue, via des plans mieux composés que la moyenne, la dépression gagnant le mental des troupes. C’est tout logiquement que Schreier travaille l’ombre portée comme un leitmotiv esthétique quand ses collègues comblent leurs focales avec des explosions : omniprésente, étirée au-delà des corps qui la produisent, elle colle aux personnages comme une seconde peau plus honnête que la première – en plus de trouver, lors du final, une signification plus radicale en convoquant sans prévenir le souvenir des silhouettes calcinées d’Hiroshima. Son nombre réduit de péripéties, le long-métrage le justifie aussi par son attrait pour le cadre psychologique. En lieu et place de l’habituelle escapade à travers la planète, voire le cosmos, le blockbuster s’attarde sur des lieux cloisonnés que la réalisation connecte à l’enfermement intérieur de ceux qui les investissent. Entre les bureaux aseptisés de leur employeur ou le bunker censé leur servir de tombeau, Yelena et ses copains de circonstance n’ont guère le choix de leurs terrains, mais finissent par se révéler à la caméra comme les (anti-)héros les plus consistants vus ces dernières années au cinéma. C’est peut-être là que tout recommence, en compagnie de super-paumés à prendre au sérieux.
