Sinners, quand le blues saigne encore [Critique]

Ryan Coogler fait un détour par le cinéma d’épouvante pour évoquer l’histoire noire américaine et ses plaies béantes, pas tout à fait cicatrisées. Un divertissement politique et diablement sexy.
Alors qu’ils cherchent à s’affranchir d’un lourd passé, deux frères jumeaux reviennent dans leur ville natale pour repartir à zéro. Mais ils comprennent qu’une puissance maléfique guette leur retour avec impatience.
La légende veut que, par une nuit plus sombre que les autres, le bluesman Robert Johnson ait croisé le Diable à l’embranchement de deux routes, aux abords de Clarksdale, Mississippi. La virtuosité du musicien, disait-on, était telle qu’elle ne pouvait s’expliquer autrement que par un pacte avec les ténèbres. De rumeur en chanson, ladite légende a traversé le temps comme elle a traversé les champs, gagnant le statut de mythe fondateur d’une musique elle-même marquée par les douleurs de l’histoire afro-américaine, où l’élévation ne semble jamais envisageable qu’au prix d’une transaction faustienne, seule issue pour qui naît du mauvais côté de la barrière. Si Ryan Coogler n’adapte pas strictement le récit folklorique de Johnson avec Sinners, son cinquième long-métrage, il en transpose les grandes lignes dans un blockbuster aux inflexions mystiques, dont la dimension surnaturelle sert de levier à une méditation sur le pouvoir, la mémoire et les chaînes invisibles. Rien d’une surprise au vu des sujets précédemment traités par le cinéaste, dont la filmographie poursuit une même obsession depuis ses premiers tours de manivelle : de Fruitvale Station, chronique étouffante d’une violence institutionnelle ordinaire, à Creed, variation mélancolique autour d’un héritage à conquérir, jusqu’aux fresques géopolitiques des deux Black Panther, Coogler a plus que démontré son intérêt pour l’agitation de corps minoritaires aux prises avec des systèmes qui les broient. Il était donc attendu que le réalisateur se décide à passer par le cinéma de genre un jour ou l’autre, celui-ci étant historiquement rattaché à l’expression allégorique de luttes économiques et sociales, capables de se transmettre par le détour, la fable ou le monstrueux. La dernière option est celle choisie par le metteur en scène : le système hostile auquel il s’attaque ici a les canines pointues et craint le soleil.
Les héros désignés de Sinners, eux, ont plutôt tendance à capter sa lumière. Revenus de Chicago, ces anciens gangsters campés par un Michael B. Jordan en double emploi ambitionnent de fonder un club de blues dans leur bourgade natale, un refuge où les leurs pourront danser, boire et exister hors du joug blanc. Coogler feint de leur confier les rênes du récit avant de dévier, par touches successives, vers une présence plus ténue : leur cousin guitariste, adolescent timide dont les doigts sur les cordes libèrent une puissance que le film va élire comme son véritable centre de gravité. Un glissement qui trahit les intentions du réalisateur, lequel préfère la fragilité à l’héroïsme viril, le révélateur au combattant, la vibration au coup de poing, et confie à la musique le soin de révéler ce que le drame tait. C’est par elle que Sinners fracture sa propre structure, lors d’une nuit d’inauguration où le club devient le creuset d’une transe collective, le jeune homme, guitare en main, convoquant par son chant des générations entières de musiciens noirs, tambours africains et DJ hip-hop réunis dans un même effondrement des temporalités. Une séquence belle à en faire sauter le quatrième mur. Les vampires ne tardent pas à gâcher la fête, eux que le long-métrage laisse apparaître dans un clair-obscur trompeur. Musiciens blancs au sourire affable, banjo en bandoulière, ils grattent la corde de la fraternité pour mieux vampiriser – au sens propre – l’énergie noire qui électrise les lieux. Coogler les peint en prédateurs culturels, figures d’une appropriation séculaire qui convoite bien davantage que le sang : c’est la vitalité même d’un peuple, son histoire chantée et dansée, que ces créatures désirent absorber. Que la structure accuse un déséquilibre dans sa seconde partie, que certains personnages secondaires peinent à exister au-delà de leur fonction, que l’humour verse parfois dans la lourdeur – ces ombres au tableau sont bien réelles, sans entamer la force d’une proposition qui brûle et saigne comme le blues lui-même.
