Shōgun, au cœur du Japon féodal [Critique]

Tableau plus réaliste qu’épique d’un Japon à l’aube de profondes révolutions, le remake de Shōgun est une fresque violente et passionnante.
À l’aube d’une guerre civile qui marquera le Japon, l’anglais John Blackthorne est porteur de secrets qui pourraient faire pencher la balance en faveur du seigneur Yoshii Toranaga, engagé dans une lutte à mort contre ses ennemis du Conseil des régents.
Game of Thrones peut se féliciter pour son empreinte sur le paysage télévisuel, si large que toute production à gros sous doit désormais encourir la comparaison. Le réflexe a quelques fois (souvent) ses limites, notamment du fait qu’il invisibilise des succès plus anciens. En l’occurrence, Game of Thrones ou pas, Shōgun ne pouvait que revenir squatter les chaînes – ou les plateformes de streaming. En 1980, la première adaptation du roman éponyme de James Clavell – lui-même un best-seller – faisait déjà sensation, portant sur dix épisodes le récit de John Blackthorne, marin anglais échoué sur les côtes nippones qui, en plus de s’acclimater aux mœurs d’un pays bien différent du sien, se heurtait à l’emprise des jésuites portugais sur les locaux. Le public américain découvrait alors un Japon féodal encore inconnu (à ses yeux) à travers le parcours picaresque de l’étranger européen. Depuis, le monde entier s’est autrement familiarisé avec la culture japonaise au point de remarquer les nombreuses approximations de cette première transposition, mais un succès d’antan demeure un succès, et cette ère des remakes à tout-va ne risquait pas de l’épargner au vu du statut d’objet culte obtenu par la série. C’est là que le parallèle avec les mastodontes de la chaîne HBO se révèle : pour la version 2024, les producteurs ont signé ce qu’il fallait de chèques pour faire de Shōgun un blockbuster dans la veine des plus prestigieux, et en veillant soigneusement à ce que la dépense soit utile. Alors, le show ne lésine pas sur les moyens, largement déployés dès le pilote, afin de conférer à cette histoire de choc(s) culturel(s) l’ampleur qu’elle mérite. Et lui offrir l’authenticité historique qui pouvait manquer à l’adaptation précédente, au passage. Ses plans larges sur la cité d’Osaka, fidèlement rebâtie en images de synthèse, impressionnants, le sont ainsi tout autant que ses multiples inserts sur les parures et décors en dur, lesquels paraissent avoir voyagé à travers le temps, mis en valeur dans de magnifiques scènes de reconstitution. La mini-série y revient souvent, aux détails. Son soin de la petite chose fait toute la différence avec ses cousines du streaming et souligne l’un de ses postulats cruciaux : plus l’échelle est réduite, plus l’enjeu est démesuré.
Par conséquent, Shōgun dépeint le champ du langage comme bien moins praticable que le champ de bataille, la barrière de la langue étant l’un des vecteurs de sa tension sourde. Un parti pris qui redonne leur importance aux dialogues (japonais, pour la grande majorité), ici plus tranchants que la lame des katanas, et qui rend l’acculturation du protagoniste délicieusement périlleuse – dans ce Japon des traditions et du mot poli, la parlote a vite-fait de conduire au bain de sang. L’intelligence de la série ne lui fait pas que reproduire l’intransigeance des samouraïs pour la convertir en menace de fond : elle témoigne également des limites d’une telle rigidité, laquelle peut faire naître des images gracieuses (le pas flotté des concubines, le tracé d’un jardin sec, la prise de thé comme un art à part entière) et déclencher les pires folies (du seppuku à la volée, l’hypocrisie commune, etc.). Les méthodes frustes de Blackthorne ne sont pas glorifiées pour autant dans ce feuilleton gris et sans héros, qui ne s’abaisse pas à définir qui a tort (ou raison, d’ailleurs) mais donne à voir la complexité du monde en prenant d’assaut les chambres politiques et intimes du pays. De la sorte, Shōgun se défait d’archétypes gênants, son « sauveur blanc » présumé n’ayant rien d’un chevalier vaillant, et encore moins d’un sauveur, et se munit d’un arsenal de personnages ambigus sur qui l’antagonisme culturel a bon effet. En cela réside l’intention la plus louable du show (si ce n’est sa véritable raison d’être) : remettre au centre du scénario les garants du code d’honneur japonais et capter leur perception des événements. Pour preuve la figure mystérieuse de Yoshii Toranaga (immense Hiroyuki Sanada, qui prend la suite de Toshirō Mifune), au stoïcisme intrigant, mais surtout la place de choix accordée à Dame Mariko, traductrice (et donc détentrice de pouvoir) dont le chemin singulier compte autant que les tactiques guerrières et les procédures politiques. Comme bon nombre de films de sabre (au hasard, le Ran de Kurosawa) où les hommes discutaillent et font la guerre, Shōgun tend la perche à celles qui, depuis l’intérieur des résidences royales, mènent farouchement leurs propres batailles. Une pièce de plus au portrait réaliste et nécessairement touffu d’un Japon à l’aube de profondes révolutions, gage de la fascination encore vive des américains pour l’archipel et son histoire.
