Birds of Prey, émancipation d’une (anti-)héroïne [Critique]

Le succès de Joker n’a pas altéré les plans de Warner Bros pour son univers étendu : la saga DC continue avec Birds of Prey, blockbuster explosif consacrée à la chérie du clown de Gotham.
Séparée de son gangster adoré, Harley Quinn décide de prendre irrémédiablement son indépendance. Elle se retrouve malgré elle dans le viseur de Black Mask et n’a d’autre choix que de s’allier avec trois femmes, toutes liées au vilain.
Des cendres de Suicide Squad, Harley Quinn émergea seule survivante. Le film de David Ayer avait beau crouler sous les critiques assassines (à raison), la petite amie du Joker en sortit intacte, portée par le charisme incandescent de Margot Robbie. Warner Bros flairait le filon : dans la foulée du désastre, le studio annonça une salve de projets dérivés. La plupart moururent en développement, mais Birds of Prey parvint à survivre, propulsé par la volonté de l’actrice australienne, qui s’empara du rôle de productrice pour façonner un film à son image. Le résultat détonne au sein des franchises super-héroïques : budget resserré, liberté de ton assumée, coloration féministe revendiquée. Là où le blockbuster moyen lisse ses aspérités pour ratisser large, le long-métrage de Cathy Yan cultive le désordre, épouse les sautes d’humeur de son héroïne et dynamite les conventions du récit d’équipe. La narration avance par à-coups, digresse, revient en arrière, repart de plus belle : Harley commente l’action en voix-off, interrompt une scène pour en expliquer une autre, manipule le montage comme elle manipule son entourage. Ce chaos formel pourrait agacer s’il ne traduisait une intention précise : coller au plus près d’une psyché instable, faire du film lui-même l’extension de sa protagoniste. La mise en scène tangue quand Harley s’enivre, ralentit quand elle s’ennuie, explose en gerbes de confettis quand elle cogne. Tout semble surgir de son for intérieur, y compris les ruptures de ton qui font passer le récit de la comédie potache au thriller brutal en l’espace d’une coupe franche. Le procédé rappelle Deadpool, mais en plus espiègle, moins calculé, davantage soumis aux caprices de son héroïne qu’à une mécanique de gags rodée. Ce carnaval foutraque n’est certes ni le manifeste féministe radical qu’il ambitionne d’être, ni le naufrage annoncé par ses détracteurs : il trace, à sa manière, une brèche colorée dans l’univers grisâtre des adaptations DC, moins par la solidité de sa proposition que par l’effronterie de son approche.
S’il serait tentant de comparer Birds of Prey aux mastodontes du film d’équipe – Avengers en tête –, le long-métrage de Cathy Yan lorgne en réalité vers un imaginaire plus délirant : celui de The Heroic Trio, pépite hallucinée du cinéma d’action hongkongais signée Johnnie To, où trois héroïnes fendaient le chaos dans un ballet survolté de capes et de balles. La réalisation de Yan ne possède certes ni la virtuosité ni l’éclat du maître cantonais, mais elle semble en réactiver les excès graphiques, les digressions pulp, la possibilité d’une action carnavalesque libérée du carcan hollywoodien. La différence majeure tient à l’architecture du groupe : sous couvert d’une intrigue chorale, Birds of Prey reconduit une protagoniste centrale qui cannibalise le cadre et vampirise la narration. Harley Quinn relègue ses comparses – Huntress, Black Canary, Renee Montoya – au rang de faire-valoir, personnages esquissés à la hâte dont les arcs dramatiques peinent à exister en dehors de leur utilité ponctuelle. Ce déséquilibre assumé sert pourtant un propos plus large : filmer une émancipation, celle d’une femme qui se reconstruit hors de l’ombre du Joker, quitte à phagocyter tout ce qui l’entoure. C’est cette subjectivité radicale qui confère au film son potentiel féministe. Nulle leçon appuyée, nul discours plaqué sur les images : la politique de Birds of Prey passe par l’incarnation, par la mise à l’écran d’une parole féminine qui se réapproprie son espace jusque dans ses maladresses. La charge manque parfois de finesse, les métaphores sur la rupture amoureuse virent au soulignement, mais le long-métrage évite l’écueil du démonstratif et de l’inconfort moralisateur. Il trouve sa justesse dans l’anecdotique, le fragmentaire, dans cette façon de bâtir une autre forme de centralité féminine, ni sacrificielle ni idéalisée. Une héroïne qui existe pour elle-même, dont les fêlures nourrissent l’histoire sans jamais l’écraser, et dont la vitalité bordélique finit par contaminer joyeusement l’écran tout entier.
