Vice-Versa 2, tempête sous un crâne [Critique]

En dépit d’une histoire qui sent le réchauffé, Vice-Versa 2 démontre que le studio à la lampe n’a pas son pareil pour vulgariser les concepts les plus complexes.
Riley est désormais une adolescente, ce qui n’est pas sans déclencher un chamboulement majeur au sein du quartier général qui doit faire face à quelque chose d’inattendu : l’arrivée de nouvelles émotions.
Suite ou pas suite, telle est la question qui hante les têtes pensantes de chez Pixar. Ses échecs artistiques de la précédente décennie, son changement de patron, son passage au streaming et ses récents insuccès au box-office ont contraint le studio à réorganiser son agenda : pour assurer sa santé financière, celui-ci n’a d’autre alternative que de faire jouer les prolongations à ses classiques d’antan. Pour le coup, Vice-Versa n’en est pas à sa première extension. Quelques mois après sa sortie en salles, le fabuleux récit intérieur de Pete Docter se poursuivait avec un court-métrage qui faisait grandir son héroïne d’un an, déclinant le concept de personnification des émotions autour d’un premier rendez-vous galant pour adolescents. Dans Vice-Versa 2, cette fois véritable suite au format long-métrage, la jeune Riley commence à ressentir les effets de la puberté et cela n’est pas sans affecter les locataires de son quartier cérébral. Les entités qui nous intéressaient dans le film précédent sont promptement suppléées, puis évincées par de nouvelles, plus d’actualité lycéenne. La dissolution pourrait avoir le goût d’une prise de risque si elle était assumée de bout en bout (les protagonistes demeurent protagonistes quoi qu’il arrive) et si le studio s’émancipait de sa nouvelle zone de confort. Car cette décennie n’est pas que celle du fossé Disney+ pour Pixar : ses réalisateurs ont aussi établi l’adolescence comme maître-mot de la marque, en enchaînant les films paraboliques à ce sujet, et incluent le deuxième Vice-Versa dans cette mouvance thématique. Un contexte auquel se greffe l’écueil typiquement pixarien de la suite réchauffée, contre lequel la firme à la lampe ne s’est que trop butée, et bute encore aujourd’hui. À bien des égards, Vice-Versa 2 emprunte les ficelles de son aîné, jusqu’à la structure de son histoire et la forme de ses rebondissements, en brodant le bon prétexte pour retourner fouiller les tréfonds du subconscient. Et c’est reparti pour un tour, à longer les bibliothèques de la mémoire, réveiller les souvenirs enfouis (un segment hilarant), faire la révolution dans les bureaux de l’imagination, et en tirer les bonnes leçons. À ce jeu d’apprentissage, les animateurs de Pixar restent heureusement les plus forts.
C’est ce qui fait de ce second volet une réussite en dépit de la resucée : les carences créatives du studio sont compensées par son expérience de la pédagogie et son boulot mirobolant de vulgarisation qui, couplés, offrent au film d’animation la capacité de faire correspondre les théories scientifiques les plus ardues à des images ludiques, intelligibles pour le plus grand nombre et passionnantes à décrypter. La puberté s’illustre là en tempête littérale, en crevasses de sarcasme ou encore en chantier de construction, cet épisode multipliant les allusions au chamboulement (et plus spécifiquement à l’instabilité) au travers d’une épopée juste et magnifiquement universelle. Là aussi, l’adresse des scénaristes fait des ravages, lorsque les défis les plus intimes de Riley trouvent une résonance dans le trajet existentiel de tout un chacun – ce que corroborent les nombreuses incursions dans l’espace mental d’autres personnages humains. Mais Vice-Versa 2 se double également d’un drôle de discours méta, à la fois réservé aux spectateurs et à ses propres équipes, en narrant le remplacement d’une équipe dite primaire par une autre, annoncée comme plus sophistiquée, embarrassée et craintive. Comme si la filiale Disney se regardait dans le miroir, elle et ses nouveaux artistes, elle et ses anxiétés quant à l’avenir, après deux décennies de règne sur l’animation occidentale. Comme si les anciens de Pixar, ici dépeints comme une bande bienveillante (mais aussi comme des réactionnaires ayant du mal à partager les commandes), avouaient avoir cédé à l’angoisse (compréhensible, au vu des crises endurées par l’industrie – et le monde) et avoir trouvé l’harmonie entre les fondements de l’entreprise et la sensibilité des nouvelles générations. Il apparaît enfin que cette suite prône l’hypothèse de l’identité comme la somme de toutes expériences vécues, bonnes ou mauvaises, et réfute ipso facto la quête de perfection, perdue d’avance, qui vise à rayer les pas (ou les films) de travers. Une morale qui vend l’espoir de voir Pete Docter (seulement producteur sur cet opus) et sa troupe de magiciens apprendre de leurs erreurs.
