When Evil Lurks, l’Argentine qui dégouline [Critique]

Film d’exorcisme à ciel ouvert, When Evil Lurks éclabousse la campagne argentine avec une horreur gore, dans la veine de John Carpenter et Sam Raimi.
Après avoir découvert un cadavre mutilé près de leur propriété, deux frères apprennent que les événements étranges survenant dans leur village sont causés par un esprit démoniaque.
Le déraillement autour duquel s’articule When Evil Lurks n’est pas sans lien avec celui de Prince des ténèbres, le classique de John Carpenter. Dans l’un comme dans l’autre, l’apocalypse se joue discrètement, dans un coin perdu, sur une poignée d’individus. Dans l’un comme dans l’autre, elle se manifeste en transformations purulentes, en symboles inversés, mais paraît aussi s’étendre à l’entièreté de l’univers malgré son décor minimal. C’est tout l’art de l’échantillonnage auquel s’est plié Big John sur la majeure partie de sa filmographie horrifique : prélever peu pour décrire tout. Demián Rugna s’y conforme également en se focalisant sur un bout de campagne argentine, touché par des événements étranges. La menace n’est en réalité mystérieuse que pour le spectateur, les paysans locaux savent eux très bien de quoi il retourne. Le mal qui frappe leur région a déjà fait causer de lui dans les grandes villes et se répand de manière incontrôlable en prenant possession des corps. Et les autorités s’en fichent. De là à dire que Rugna fait allusion à une certaine actualité sanitaire, il n’y a qu’un pas, mais quoi qu’il en soit, le réalisateur sud-américain en fait un sujet urgent. Au point que son film se révèle plus pressant qu’angoissant. Sa phase d’exposition zappée à la découverte du premier macchabée (les personnages discutaillent d’un plan d’action sans se donner de nom ou préciser leur filiation), When Evil Lurks s’applique au jaillissement de deux sensations : celle d’un dépassement, voire d’un retard (induisant que la machine démoniaque a pris de l’avance), et d’une panique, elle viscérale, face à l’inéluctabilité du spectacle. Deux sensations associées à un mouvement inconfortable, et plus précisément à une perte de contrôle, sur le monde autour et soi-même.
Pour les protagonistes paysans, le combat se joue dans le voisinage, où tout le monde se connaît et personne ne s’écoute. Le metteur en scène tourne le contexte (systémique et rural) à l’horreur, là aussi sous influence carpenterienne : dans le paysage quotidien, juste ce qu’il faut de détails flippants, d’aspérités de rien, qui confirment l’omniprésence du danger et la possibilité de le voir éclater à tout instant. Mais Rugna garde en tête l’idée d’un glissement, d’une exponentialité de la dégueulasserie, et ce qui est détail ne le reste que provisoirement. Les mises à mort se suivent de plus en plus brutalement, n’épargnent absolument personne (ni animaux, ni enfants), dans un crescendo de sauvagerie qui n’attend pas la nuit pour se faire ressentir. Les scènes les plus cruelles s’étendent au grand jour, à la vue de tous, lorsque le désespoir se lit le plus clairement sur le visage des personnages principaux. L’un deux d’ailleurs, taiseux et rustre, exprime une autre forme de possession qui ajoute au recueil thématique : alors que ses repères explosent (ici de façon littérale), ce dernier tente d’exorciser sa propre noirceur, un démon intérieur qui lui a déjà joué des tours. When Evil Lurks prône la théorie d’un mal tapi non pas dans l’ombre mais au fond de tout un chacun – ce qui faciliterait de facto l’investissement des corps par le diable – et qui se conjure en épanchant des litres d’hémoglobine. Une hypothèse qu’il vérifie avec sa mise en scène cruelle, inégale, quelques fois grossière, mais attentive aux gerbes et ce qu’elles peuvent signifier de salvateur ou, au contraire, de destructeur. Les spectres d’Evil Dead ne sont jamais loin, dans ce film d’exorcisme à ciel ouvert qui prévient d’une potentielle belle traversée du genre pour son auteur.
